La solitude des défenseurs d’Anne-Marie

Beaucoup plus longue qu’en 1954, elle en reprend cependant l’orientation générale.
Contrairement à Béatrice, Him Lam pour les Vietnamiens, et à Gabrielle, Độc Lập, conquises au terme d’assauts particulièrement meurtriers, Anne-Marie, appelée Bản Kéo, ne fut pas principalement emportée par une attaque d’infanterie. La perte de ses positions avancées résulta surtout d’une rapide désagrégation morale, habilement exploitée par le Việt Minh au moyen d’une campagne de propagande et de ralliement.

Le centre de résistance Anne-Marie occupait des hauteurs situées au nord-ouest du camp retranché. Il couvrait les approches occidentales de Gabrielle et protégeait l’extrémité nord de la piste d’aviation. Sur la photographie prise depuis Anne-Marie, la piste aujourd’hui visible n’est toutefois pas celle qui existait en 1954.
Le dispositif comprenait quatre points d’appui, Anne-Marie 1 à 4. Les deux premiers étaient établis sur les hauteurs de Bản Kéo. Anne-Marie 3 et Anne-Marie 4 se trouvaient plus au sud, dans la plaine, à proximité immédiate de l’extrémité septentrionale de la piste. Cette distinction est importante, car seules Anne-Marie 1 et Anne-Marie 2 furent abandonnées le 17 mars. Les deux autres positions demeurèrent dans le dispositif français et furent rattachées au centre de résistance Huguette sous les noms de Huguette 6 et Huguette 7.
La garnison était principalement constituée d’hommes du 3e Bataillon thaï, le BT 3, commandé par le chef de bataillon Léopold Thimonnier. Elle comprenait également des éléments d’appui, notamment des légionnaires de la 2e Compagnie mixte de mortiers de la Légion étrangère. Roger Gaucher, parfois associé par erreur à cette position, commandait le groupement mobile no 9 et se trouvait sur Béatrice lorsqu’il fut mortellement blessé, le 13 mars.
Les hommes du BT 3 appartenaient aux populations thaïes du Haut-Tonkin, profondément liées à leur territoire. Beaucoup avaient été recrutés dans la région et connaissaient parfaitement les vallées et les montagnes environnantes. Leur engagement s’inscrivait dans le cadre de la Fédération thaï, dirigée par Đèo Văn Long, sur laquelle les autorités françaises s’appuyaient depuis plusieurs années pour maintenir leur influence dans le pays thaï. Cette fidélité n’était cependant ni uniforme ni inconditionnelle. Le Việt Minh comptait lui-même des combattants issus des différentes populations thaïes et s’efforçait de présenter la guerre comme une lutte de libération nationale, plutôt que comme un affrontement opposant les Vietnamiens aux minorités montagnardes. Le commandement vietnamien accordait ainsi une grande importance au binh vận, l’action politique menée en direction des soldats servant dans les rangs adverses.
Durant les semaines précédant la bataille, des tracts furent diffusés dans les positions françaises. Des agents politiques et des combattants thaïs du Việt Minh cherchèrent également à établir des contacts avec les hommes du BT 3. Des haut-parleurs installés à proximité des lignes les exhortaient à ne pas mourir pour les Français, à déposer les armes et à regagner leurs villages. Cette propagande jouait sur la proximité des familles, sur l’incertitude entourant l’avenir de la Fédération thaï et sur la perspective d’une défaite française. La chute de Béatrice, dans la nuit du 13 au 14 mars, puis celle de Gabrielle, dans la nuit du 14 au 15, transforma ce malaise en conviction. En quelques jours, les deux principales positions protégeant le nord de la cuvette avaient été anéanties malgré leur artillerie, leurs fortifications et la valeur de leurs garnisons. Pour nombre de tirailleurs thaïs, Điện Biên Phủ apparaissait désormais condamné. La guerre qu’on leur demandait de poursuivre pouvait d’autant moins sembler la leur que leurs villages et leurs familles se trouvaient à proximité immédiate, au-delà des lignes vietnamiennes. Dans la nuit du 16 au 17 mars, le processus de désagrégation s’accéléra. Des groupes de tirailleurs quittèrent leurs tranchées à la faveur de l’obscurité et du brouillard. Certains cherchèrent à rejoindre leurs villages. D’autres gagnèrent les lignes du Việt Minh ou acceptèrent de se rendre. À 0 h 41, les transmissions françaises signalaient encore des contacts limités. Au cours de la nuit, environ soixante hommes chargés de défendre Anne-Marie 1 et Anne-Marie 2 désertèrent leurs emplacements. Au matin, les deux positions étaient devenues pratiquement intenables.
Tous les soldats thaïs n’avaient pourtant pas abandonné leurs postes. Sur Anne-Marie 4, la 9e compagnie du BT 3 demeura en place et recueillit une partie des hommes qui avaient conservé leur cohésion. Cette résistance partielle interdit donc de présenter la disparition du bataillon comme une défection générale et instantanée. Il s’agissait plutôt d’un effondrement progressif, mais suffisamment ample pour rendre impossible le maintien des deux positions les plus avancées. Le commandement français dut alors se résoudre à évacuer Anne-Marie 1 et Anne-Marie 2. Les cadres, les légionnaires et les tirailleurs demeurés fidèles se replièrent vers le dispositif central. Le 36e régiment de la 308e division vietnamienne put occuper les hauteurs de Bản Kéo sans avoir à mener l’assaut de grande ampleur initialement envisagé.

Les récits français et vietnamiens diffèrent toutefois par leur vocabulaire et leur interprétation. Les premiers parlent généralement de désertions, de défections ou de dissolution du BT 3. Les seconds présentent l’événement comme une opération de binh vận ayant conduit les soldats thaïs à se rallier ou à se rendre. Les sources vietnamiennes avancent notamment le chiffre de 241 hommes recueillis par le 36e régiment. Ces deux lectures décrivent le même effondrement, mais lui donnent une signification politique très différente. Après la perte de Béatrice, de Gabrielle, puis d’Anne-Marie 1 et 2 en moins de cinq jours, tout le dispositif avancé protégeant le nord du camp retranché avait disparu. Le Việt Minh pouvait rapprocher ses tranchées de la position centrale, améliorer ses observatoires et accroître sa pression sur la piste d’aviation. Toutefois, Anne-Marie ne disparut pas entièrement de la carte : ses positions méridionales, Anne-Marie 3 et 4, furent intégrées au centre de résistance Huguette et continuèrent à jouer un rôle dans les combats sous les noms de Huguette 6 et Huguette 7.
La prise de Bản Kéo constitue ainsi un épisode singulier de la bataille de Điện Biên Phủ. Là où Béatrice et Gabrielle avaient été conquises par l’artillerie et les assauts de l’infanterie, Anne-Marie 1 et 2 furent abandonnées à la suite d’un effondrement moral que le Việt Minh avait méthodiquement préparé et exploité. L’épisode illustre l’importance que le commandement vietnamien accordait au travail politique, considéré non comme un simple accompagnement de l’action militaire, mais comme l’un de ses instruments.
Aujourd’hui, les anciennes positions de Bản Kéo sont beaucoup moins facilement identifiables que Béatrice, Gabrielle ou Éliane 2. L’urbanisation, les cultures et les transformations du réseau routier ont largement modifié le paysage. Aucun aménagement commémoratif majeur ne signale clairement l’ensemble du dispositif d’Anne-Marie. Cette discrétion matérielle contraste avec l’importance historique de l’événement : le 17 mars 1954, le Việt Minh obtint presque sans combat un résultat qu’un assaut frontal aurait probablement payé de centaines de morts.
Nota : Ich bin allein auf dieser Welt est un vers du chant du 3e régiment d’infanterie de la Légion étrangère. Ce vers évoque la solitude, alors qu’Anne-Marie fut précisément perdue parce que ses hommes refusèrent de rester seuls dans une guerre qui ne leur paraissait plus être la leur…