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Hoành Sơn Quan, la « Porte d’Annam » sur la Route Mandarine

Pierre Loti avait été frappé par cette géographie particulière du Centre vietnamien, où les reliefs semblent sans cesse vouloir rejoindre la mer. Au Đèo Ngang, le « col transversal », cette impression devient réalité : la chaîne du Hoành Sơn, dernier contrefort oriental du Trường Sơn, barre presque entièrement le passage entre la plaine côtière et la mer de l’Est.

Au sommet se dresse encore le Hoành Sơn Quan, littéralement la « porte du Hoành Sơn ». Pendant des siècles, ce passage a constitué l’un des grands seuils géographiques du Vietnam : un lieu de circulation, mais aussi de contrôle, de défense et, à plusieurs périodes, de séparation entre des espaces politiques différents.

Il faut d’abord corriger un détail important : le col ne culmine pas à plus de 400 mètres, mais à environ 256 mètres d’altitude. Ce chiffre relativement modeste ne rend d’ailleurs pas justice à l’impression donnée par le terrain. La montagne tombe brutalement vers la mer, les pentes sont fortes et, avant les routes modernes, quelques centaines de mètres de dénivelé suffisaient à transformer le franchissement en véritable épreuve. Aujourd’hui, le Hoành Sơn marque la limite entre Hà Tĩnh et la province de Quảng Trị, celle-ci ayant absorbé l’ancienne province de Quảng Bình lors de la réforme administrative de 2025.

Cette fonction de frontière est ancienne. Le massif a longtemps constitué l’un des grands repères séparant le monde du Đại Việt des territoires chams situés plus au sud. La situation évolua avec l’expansion vietnamienne, notamment après les conquêtes du XIᵉ siècle. Plus tard, au XVIᵉ siècle, le Hoành Sơn entra également dans l’histoire des Nguyễn. La tradition attribue au lettré Nguyễn Bỉnh Khiêm le fameux conseil adressé à Nguyễn Hoàng : « Hoành Sơn nhất đái, vạn đại dung thân », que l’on peut rendre par « Une bande de terre au-delà du Hoành Sơn peut assurer refuge pour dix mille générations ». Nguyễn Hoàng partit gouverner Thuận Hóa en 1558, ouvrant la voie à la constitution progressive du pouvoir des Nguyễn dans le Sud. Pendant les guerres entre Trịnh et Nguyễn, le Hoành Sơn conserva une importance stratégique, même si la véritable ligne de partage politique se fixa plus au sud, sur le fleuve Gianh.

C’est pourtant sous la dynastie impériale des Nguyễn que le site prend la forme que nous lui connaissons aujourd’hui.

Au printemps 1833, quatorzième année du règne de Minh Mạng, l’empereur ordonne l’établissement d’une véritable porte fortifiée au sommet du col. Le Đại Nam thực lục est particulièrement précis : trois cents soldats de Quảng Bình et de Hà Tĩnh sont mobilisés pour les travaux. L’ouvrage est achevé en un mois. Une petite caserne de trois travées est installée à l’intérieur et une garnison composée d’un officier et de vingt soldats de Quảng Bình est chargée de surveiller le passage, avec relève mensuelle. L’objectif n’était pas d’édifier une forteresse capable d’arrêter une armée entière. Minh Mạng lui-même précisait qu’il s’agissait surtout de contrôler ceux qui franchissaient le col, repérer les individus suspects et disposer d’un poste de surveillance. Le Hoành Sơn Quan était donc à la fois poste militaire, douane intérieure et contrôle routier avant la lettre. Cette fonction s’explique par la route qui passait sous sa voûte. C’était la Thiên Lý Đạo, la grande route impériale nord-sud, celle que les Français appelleraient plus tard la Route Mandarine. Courriers de la Cour, mandarins en mission, soldats, marchands, pèlerins et voyageurs devaient tous franchir le Hoành Sơn. Le passage s’effectuait par une chaussée de pierre particulièrement raide. Les recherches et travaux récents ont permis de retrouver plus de mille marches anciennes, notamment sur le versant sud. Les sources locales parlent de quelque mille degrés de pierre sur chacun des versants, et non de dix mille comme on le lit parfois. L’immense escalier irrégulier monte droit vers la porte, sans chercher à atténuer la pente. À pied, sous la chaleur ou les pluies du Centre, avec bagages, courrier officiel ou palanquin, le passage devait être éprouvant.

L’ouvrage que l’on voit aujourd’hui reste relativement modeste : une porte voûtée en brique et pierre, des murailles adaptées au relief, des vestiges de courtines et les restes des dispositifs défensifs. Sa véritable monumentalité vient du paysage. D’un côté, la montagne. De l’autre, la mer. Et entre les deux, presque aucun passage.

C’est cette situation qui explique le nom donné au site par les Français : la « Porte d’Annam ». Le terme apparaît régulièrement dans la littérature coloniale. En 1918, le Bulletin des Amis du Vieux Hué expliquait explicitement que la « Porte frontière du Mont Transversal », Hoành Sơn Quan, était celle « que nous appelons la Porte d’Annam ». La Route Mandarine passait encore peu auparavant directement sous la porte. Une photographie officielle de 1919 porte d’ailleurs la légende « Sur la route mandarine. Panorama pris de la porte d’Annam ». Il ne faut pourtant pas prendre cette appellation au sens d’une frontière administrative coloniale. Sous le protectorat français, Hà Tĩnh comme Quảng Bình appartenaient à l’Annam. La « Porte d’Annam » était donc surtout un nom historique et géographique, évoquant l’ancien seuil séparant les plaines septentrionales du cœur du Vietnam central. Le lieu appartient également à la littérature vietnamienne. C’est en franchissant le Đèo Ngang au XIXᵉ siècle que Bà Huyện Thanh Quan aurait composé l’un des poèmes les plus connus de la langue vietnamienne, Qua Đèo Ngang. Son premier vers, « Bước tới Đèo Ngang, bóng xế tà », « Arrivant au col de Ngang, alors que le soleil décline », suffit encore aujourd’hui à faire reconnaître immédiatement le lieu à de nombreux Vietnamiens.

Au XXᵉ siècle, la route moderne contourna progressivement l’ancien passage. Puis l’ouverture du tunnel routier du Đèo Ngang en août 2004 détourna l’essentiel du trafic sous la montagne. Les camions, autocars et voitures qui devaient autrefois gravir les six kilomètres de lacets disparaissent désormais dans un tube de moins de cinq cents mètres. En 2025-2026, un second tube a encore renforcé cette infrastructure. Le tunnel a rendu le Hoành Sơn Quan presque inutile, mais c’est précisément ce qui lui a rendu une partie de son atmosphère. La route ancienne est redevenue silencieuse. Quelques visiteurs gravissent les marches. La végétation reprend possession des murailles. Les briques apparaissent sous les enduits usés et, au sommet, l’ouverture de la porte cadre encore le paysage comme elle devait le faire lorsque les courriers impériaux l’empruntaient.

Aujourd’hui, les autorités de Hà Tĩnh et de Quảng Trị cherchent d’ailleurs à mieux protéger l’ensemble. En mai 2026, un colloque scientifique consacré au Hoành Sơn Quan et au Đèo Ngang a conclu à l’intérêt d’une inscription du site au patrimoine historique national, après des années de débats sur sa gestion entre les deux anciennes provinces riveraines. Ainsi, le Hoành Sơn Quan ne vaut pas seulement par son architecture. Il raconte l’histoire d’une route. Il rappelle le temps où les ordres de Huế voyageaient de relais en relais, où les soldats contrôlaient les passages, où les voyageurs devaient gravir les marches de pierre avant d’apercevoir enfin la porte au sommet. Et surtout, il permet de comprendre physiquement ce que fut la Route Mandarine. Avant d’être une ligne tracée sur une carte, elle fut une succession d’obstacles imposés par la géographie. Au Đèo Ngang, pendant des siècles, il fallut littéralement franchir une montagne pour continuer vers le nord ou vers le sud.