
Hoa Lư apparaît aujourd’hui comme un paisible ensemble de temples, de jardins et d’allées de briques, enchâssé entre les pitons calcaires de Ninh Bình. Les visiteurs y circulent dans un paysage d’une sérénité presque trompeuse. Car ce lieu fut, au Xe siècle, le centre d’une transformation politique décisive : celle qui permit à un Vietnam redevenu indépendant de se constituer en monarchie unifiée et centralisée.
Il faut toutefois apporter une nuance importante. Hoa Lư ne fut pas la première capitale d’un Vietnam indépendant après près d’un millénaire de domination chinoise. Cette indépendance avait déjà été restaurée par Ngô Quyền après sa victoire du Bạch Đằng en 938, et Cổ Loa avait retrouvé un temps son rôle de capitale. Mais, après la disparition de Ngô Quyền en 944, le pouvoir se fragmenta progressivement jusqu’à la période dite des Douze Seigneurs de guerre, les Thập nhị sứ quân. Hoa Lư marque donc moins la naissance de l’indépendance que la restauration de l’unité politique et la construction d’un État monarchique centralisé.

En 968, après avoir vaincu les seigneurs rivaux, Đinh Bộ Lĩnh se proclame empereur sous le nom de Đinh Tiên Hoàng, établit sa capitale à Hoa Lư et donne au royaume le nom de Đại Cồ Việt. Deux ans plus tard, il adopte même sa propre ère de règne, Thái Bình, affirmation symbolique particulièrement forte puisqu’elle signifie que le souverain vietnamien ne se contente plus d’administrer un territoire autonome : il se pense désormais comme le chef d’un État souverain disposant de ses propres institutions, de sa capitale et de sa chronologie politique.
Le choix de Hoa Lư n’a rien de fortuit. Le paysage constitue à lui seul un système défensif. Les pitons calcaires forment des murailles naturelles entre lesquelles s’ouvrent des vallées étroites. Là où les montagnes laissaient subsister des passages, des levées de terre et des fortifications permettaient de fermer l’espace. La capitale, qui occupait environ 300 hectares, utilisait ainsi la géologie comme architecture militaire. Dans un État encore fragile, susceptible d’être menacé aussi bien par des rivalités internes que par une intervention chinoise, Hoa Lư était moins une ville ouverte qu’une citadelle insérée dans la montagne. Palais, bâtiments administratifs, sanctuaires, casernes et résidences royales occupaient les vallées intérieures. Très peu de ces constructions du Xe siècle sont encore visibles aujourd’hui. Les recherches archéologiques en ont retrouvé des fondations et différents vestiges, mais l’essentiel de ce que contemple le visiteur appartient à des reconstructions et remaniements postérieurs. L’ICOMOS souligne d’ailleurs que peu d’éléments architecturaux du Xe siècle subsistent en élévation.
La mort de Đinh Tiên Hoàng, assassiné avec son fils aîné Đinh Liễn en 979, ouvre une nouvelle période d’incertitude. Son héritier étant encore enfant et la dynastie Song préparant une intervention, le général Lê Hoàn s’impose progressivement, monte sur le trône en 980 et fonde la dynastie des Lê antérieurs, les Tiền Lê. L’année suivante, en 981, les armées Song envahissent le Đại Cồ Việt, mais Lê Hoàn parvient à les repousser.
Pour l’histoire vietnamienne, cet épisode possède une importance considérable. Après la victoire fondatrice de Ngô Quyền en 938, la victoire de Lê Hoàn montre qu’un État encore récent est capable non seulement de se gouverner, mais aussi de défendre militairement son indépendance face à la grande puissance du Nord. Hoa Lư devient ainsi l’un des premiers lieux où se cristallise un thème récurrent de l’histoire vietnamienne : la souveraineté conçue comme capacité à maintenir l’autonomie du pays face à la Chine tout en empruntant largement à son modèle politique et culturel. La capitale demeure à Hoa Lư sous les Đinh, les Lê antérieurs et durant la première année de la dynastie Lý.
En 1009, Lý Công Uẩn monte sur le trône sous le nom de Lý Thái Tổ. Dès 1010, il prend une décision qui marque une nouvelle étape de l’histoire vietnamienne : transférer la capitale à Đại La. Dans son célèbre Chiếu dời đô, l’« Édit sur le transfert de la capitale », il justifie le déplacement par la situation plus favorable de la grande plaine du fleuve Rouge. Đại La devient Thăng Long, « le Dragon qui s’élève », l’actuelle Hanoï.
La décision révèle combien le royaume a changé en quarante-deux ans. En 968, Đinh Bộ Lĩnh avait besoin d’une capitale que les montagnes puissent défendre. En 1010, les Lý disposent d’un État suffisamment consolidé pour choisir une capitale ouverte sur une vaste plaine agricole, mieux reliée aux voies de communication et plus propice à l’administration d’un royaume appelé à s’étendre. L’abandon de Hoa Lư est donc paradoxalement le signe de la réussite politique du système qui y avait été construit.

Hoa Lư cesse alors d’être capitale, mais ne disparaît jamais de la mémoire dynastique. Les souverains et les générations suivantes entretiennent ou reconstruisent temples, tombeaux et sanctuaires. Les deux monuments les plus célèbres aujourd’hui, les temples de Đinh Tiên Hoàng et de Lê Đại Hành, ne doivent donc pas être pris pour les palais du Xe siècle miraculeusement conservés. Ils furent reconstruits, notamment à l’époque des Lê restaurés, aux XVIᵉ et surtout XVIIᵉ siècles, puis restaurés à plusieurs reprises. Leur architecture actuelle porte largement la marque de cette période postérieure.
C’est précisément ce qui rend le site intéressant. Hoa Lư superpose plusieurs époques. Sous les temples des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles se trouvent les traces archéologiques de la capitale du Xe siècle. Dans les cours, les objets cultuels des Lê rendent hommage aux souverains Đinh. Le paysage karstique, lui, demeure pratiquement inchangé et permet encore de comprendre pourquoi la capitale avait été installée ici.

Parmi les pièces les plus remarquables figure le Long Sàng, le « lit du Dragon », que l’on peut trouver devant le temple de Đinh Tiên Hoàng. Il convient là encore de corriger une confusion fréquente : ce bloc de pierre sculptée ne date pas du Xe siècle. Il fut réalisé au début du XVIIᵉ siècle, sous les Lê-Trịnh, comme objet cultuel destiné au temple du souverain défunt. Deux Long Sàng de Hoa Lư ont été classés Trésors nationaux en 2017. Le grand dragon sculpté sur la surface symbolise naturellement la souveraineté, mais le décor associe également nuages, poissons, crevettes et autres motifs liés à l’eau et à la prospérité. Il s’agit donc moins d’un mobilier royal conservé depuis Đinh Tiên Hoàng que d’un extraordinaire témoignage de la manière dont, six siècles après sa mort, la monarchie vietnamienne continuait d’honorer le fondateur du Đại Cồ Việt.

Cette distinction entre vestige historique et mémoire reconstruite est fondamentale pour comprendre Hoa Lư. Le visiteur ne parcourt pas une Pompéi vietnamienne figée en 980. Il traverse un paysage historique progressivement sacralisé, reconstruit et réinterprété par les dynasties successives. La pagode Nhất Trụ, les temples royaux, les tombeaux attribués aux souverains, les sanctuaires et les grottes sacrées dispersés autour de l’ancienne capitale racontent autant l’histoire de Hoa Lư que la manière dont les Vietnamiens ont choisi de se souvenir de cette histoire.
Le site possède d’ailleurs une profondeur supplémentaire. Hoa Lư est aujourd’hui intégré au complexe paysager de Tràng An, inscrit au Patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2014. L’UNESCO ne sépare pas véritablement l’histoire humaine du paysage naturel : la capitale du Xe siècle fut précisément rendue possible par ce spectaculaire relief karstique, fait de pitons, de vallées fermées, de cours d’eau et de passages naturels.

Cette relation entre nature et pouvoir apparaît clairement sur place. À quelques dizaines de mètres des temples, les falaises commencent déjà. Au-dessus des toitures couvertes de tuiles anciennes surgissent des masses calcaires abruptes. Les drapeaux impériaux et les bâtiments semblent presque minuscules à leur pied. La montagne n’était pas le décor de la capitale. Elle en était la muraille.
Hoa Lư occupe aussi une place particulière dans le récit historique du Vietnam contemporain. Les publications patrimoniales et les discours officiels présentent fréquemment le Đại Cồ Việt comme le premier État monarchique centralisé du Vietnam indépendant. Đinh Bộ Lĩnh y incarne la réunification après la division, Lê Đại Hành la défense de l’indépendance, tandis que Lý Công Uẩn représente le passage vers un État suffisamment assuré pour transférer sa capitale à Thăng Long. La continuité ainsi construite est intéressante. L’État vietnamien contemporain ne fait nullement table rase de l’histoire impériale. Au contraire, il intègre volontiers les dynasties anciennes dans une longue généalogie nationale. Les empereurs Đinh, Lê, Lý, Trần ou Nguyễn peuvent être célébrés non pour la nature monarchique de leurs régimes, mais pour ce que l’historiographie contemporaine retient de leurs règnes : l’unification du territoire, l’affirmation de la souveraineté, la défense des frontières et la construction de l’État.
Hoa Lư se prête particulièrement bien à cette lecture. Chaque année, les cérémonies consacrées aux dynasties Đinh et Lê attirent des foules importantes. Les visiteurs viennent pour l’histoire, mais aussi pour brûler de l’encens devant les souverains. Comme souvent au Vietnam, la frontière entre patrimoine, religion populaire et mémoire nationale demeure poreuse. C’est peut-être là que réside l’intérêt principal de Hoa Lư. Le lieu permet de comprendre que l’État vietnamien ne naît pas brusquement en 968. L’indépendance avait été reconquise auparavant, notamment par Ngô Quyền. Mais c’est ici que, après les désordres du Xe siècle, la souveraineté retrouve une capitale, un empereur, un nom de royaume, une administration et une armée capables de transformer une indépendance reconquise en État durable. Quarante-deux ans plus tard, lorsque Lý Công Uẩn quitte Hoa Lư pour Thăng Long, le centre politique change de lieu. L’État, lui, demeure. C’est sans doute pourquoi Hoa Lư mérite mieux que le simple titre d’« ancienne capitale ». Dans l’histoire vietnamienne, elle représente le moment où l’indépendance politique, déjà acquise, commence véritablement à prendre la forme d’un État.