
Le Hồ Tây, littéralement le « lac de l’Ouest », est le plus vaste lac naturel de Hanoï. À l’époque coloniale, les Français le désignaient couramment sous le nom de « Grand Lac », comme l’indique la légende manuscrite de cette photographie de ses berges prise en 1906 par Edgard Imbert et aujourd’hui conservée par l’ECPAD.

Avec une superficie d’environ 500 hectares et un périmètre proche de 17 à 18 kilomètres, Hồ Tây est bien davantage qu’un simple plan d’eau au cœur de la capitale vietnamienne. Son histoire est indissociable de celle du Fleuve Rouge et de l’ancienne cité de Thăng Long. Le lac est généralement considéré comme le vestige d’un ancien bras ou méandre du Fleuve Rouge. Au cours des millénaires, les déplacements successifs du cours du fleuve auraient progressivement isolé cette étendue d’eau. Cette origine fluviale explique en partie sa forme irrégulière, très différente de celle d’un lac circulaire ou d’un bassin artificiel, ainsi que les nombreuses anses qui découpent aujourd’hui encore ses rives. Mais Hồ Tây appartient tout autant à la géographie légendaire de Hanoï. Au fil des siècles, le lac a porté plusieurs noms, associés à différentes traditions et récits populaires. Comme souvent au Viêt Nam, l’histoire du paysage et la mythologie se superposent au point qu’il devient parfois difficile de séparer complètement l’une de l’autre.
Dès l’époque impériale, les rives du lac constituèrent un espace privilégié pour les souverains et les élites de Thăng Long. Sous les dynasties Lý puis Trần, des palais, des pavillons et des résidences furent établis autour du lac. La fraîcheur relative de ses berges, la beauté du paysage et la proximité de la capitale en faisaient un lieu propice au repos, à la contemplation et aux loisirs de cour. Lettrés et mandarins venaient y pêcher, contempler les lotus ou composer des poèmes. Le paysage avait alors fort peu à voir avec celui d’aujourd’hui. Là où s’élèvent désormais hôtels, immeubles d’habitation et résidences modernes s’étendaient des villages, des jardins, des rizières et des zones maraîchères. Certaines parties des rives étaient notamment réputées pour la culture du lotus, dont les fleurs servaient, entre autres, à parfumer le thé.

La période coloniale transforma progressivement cet environnement. Les Européens apprécièrent à leur tour le caractère relativement aéré des bords du Grand Lac, éloignés de la densité de la vieille ville et du centre administratif français. Des villas et des lieux de villégiature apparurent sur ses rives, tandis que le lac devint un espace de promenade et de loisirs. La photographie d’Edgard Imbert prise en 1906 permet précisément de mesurer la transformation considérable du paysage en un peu plus d’un siècle : quelques embarcations légères, une berge encore presque entièrement végétale et quelques modestes constructions occupent un horizon aujourd’hui dominé par l’urbanisation.
Hồ Tây constitue ainsi un remarquable observatoire de l’évolution de Hanoï. En comparant les photographies anciennes avec le paysage contemporain, on passe presque sans transition d’une ville encore largement rurale dans ses périphéries à une métropole de plusieurs millions d’habitants.

Les rives du lac conservent néanmoins une exceptionnelle concentration de monuments religieux et historiques. Sur une petite presqu’île se dresse la pagode Trấn Quốc, dont les origines remontent au VIᵉ siècle et qui est généralement considérée comme la plus ancienne pagode de Hanoï. Elle se trouvait initialement sur les berges du Fleuve Rouge avant d’être transférée à son emplacement actuel au XVIIᵉ siècle.
Un peu plus au nord, le Phủ Tây Hồ constitue l’un des grands lieux du culte de la déesse Liễu Hạnh, l’une des figures majeures de la religion populaire vietnamienne et des « Quatre Immortels » de la tradition nationale. Les fidèles y viennent particulièrement nombreux les premiers et quinzièmes jours du mois lunaire ainsi qu’au moment du Tết pour demander santé, prospérité et protection.
À proximité de la rive sud se trouve également le temple Quán Thánh, consacré à Huyền Thiên Trấn Vũ, divinité taoïste protectrice du Nord. Il appartient aux « Thăng Long tứ trấn », les quatre sanctuaires qui protégeaient symboliquement les quatre directions de l’ancienne capitale impériale de Thăng Long.

Cette accumulation de pagodes, temples, đình et sanctuaires montre que Hồ Tây ne constituait pas seulement une périphérie agréable de la capitale. Le lac appartenait pleinement à sa géographie sacrée.


Aujourd’hui, son environnement s’est profondément transformé. Le district de Tây Hồ est devenu l’un des quartiers résidentiels les plus recherchés de Hanoï. Villas contemporaines, immeubles, hôtels internationaux, restaurants et cafés bordent désormais une partie de ses rives. Une importante communauté étrangère y réside également.
Pourtant, malgré cette urbanisation, le lac conserve une atmosphère particulière. Il demeure moins marqué par le tourisme international concentré autour du lac Hoàn Kiếm et du vieux quartier. Hồ Tây reste avant tout un grand espace de respiration pour les habitants de Hanoï.

À l’aube, lorsque la chaleur est encore supportable, les berges se remplissent de marcheurs, de joggeurs, de cyclistes, de pêcheurs et de groupes pratiquant la gymnastique ou le tai-chi. Plus tard viennent les cafés, les vendeurs ambulants et les promeneurs. À la tombée du jour, le lac change encore de visage. Le soleil descend derrière les quartiers occidentaux de la capitale et transforme la vaste étendue d’eau en miroir. C’est sans doute à ce moment que l’on comprend le mieux la permanence de Hồ Tây dans l’histoire de Hanoï. Les palais impériaux ont disparu, les villages ont été absorbés par la métropole et les modestes barques photographiées en 1906 ont presque entièrement laissé place aux routes et aux immeubles. Mais le lac demeure.
Il constitue, au milieu d’une ville en transformation extrêmement rapide, l’un des rares paysages permettant encore de relier directement Thăng Long, le « Grand Lac » de l’époque française et le Hanoï contemporain.
