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Hải Vân, le verrou des nuages sur la Route Mandarine

Entre Đà Nẵng et Huế s’élève le Đèo Hải Vân, littéralement le « col des Nuages de la mer ». Le nom pourrait sembler poétique s’il ne décrivait aussi exactement la réalité. Ici, un puissant contrefort de la cordillère annamitique, le massif Bạch Mã-Hải Vân, vient mourir dans la mer de l’Est. Les masses d’air humide venues du large se heurtent aux reliefs, s’élèvent et se condensent. Les nuages s’accrochent alors aux crêtes avant de se déchirer au-dessus des plages, des lagunes et des baies du Centre vietnamien.

À 496 mètres d’altitude, le Hải Vân forme bien davantage qu’un spectaculaire belvédère. Il constitue une véritable frontière géographique et climatique. Il n’est pas rare de quitter Huế sous un ciel gris et humide, de pénétrer dans les nuages au sommet, puis de retrouver, quelques kilomètres plus au sud, la lumière et la chaleur de Đà Nẵng. Cette barrière montagneuse freine notamment les masses d’air de la mousson du nord-est.

Depuis des siècles, elle constitue également l’un des grands verrous de l’axe nord-sud vietnamien.

Au Moyen Âge, le Hải Vân se situe à la rencontre de deux mondes. Après la cession des territoires d’Ô et de Lý au Đại Việt par le souverain cham Chế Mân en 1306, dans le cadre de son mariage avec la princesse vietnamienne Huyền Trân, le secteur du col devient pendant une longue période une zone frontière entre le Đại Việt au nord et le Champa au sud. Plus tard, il sépare les espaces de Thuận Hóa et de Quảng Nam. Le relief explique sa permanence stratégique. À cet endroit, la montagne ne laisse pratiquement aucun passage entre l’intérieur et la mer. Celui qui tient le col contrôle la grande voie terrestre reliant le nord au sud et, à l’époque Nguyễn, l’accès méridional à Huế, capitale impériale. Bien avant les tunnels et les routes modernes passait déjà ici la đường thiên lý, la « route des mille », que les Français appelleront plus tard la Route Mandarine. Il faut imaginer ce qu’était alors le franchissement du Hải Vân.

Courriers impériaux, fonctionnaires, soldats, marchands, pèlerins et voyageurs gravissaient les pentes à pied, à cheval ou en chaise à porteurs. Les photographies anciennes conservées à la Bibliothèque nationale de France en donnent une image saisissante. On y distingue les escaliers grossièrement pavés, les murs de soutènement en pierre, les pentes presque vierges de constructions et les porteurs montant vers la porte fortifiée. Comparées aux photographies actuelles, ces images permettent presque de retrouver, sous l’asphalte et les aménagements modernes, le tracé du vieux chemin impérial. C’est ici que la Route Mandarine révèle sa véritable nature. Elle ne fut jamais partout cette grande chaussée régulière que son nom pourrait laisser imaginer. Elle était une succession de pistes, de chaussées, de chemins pavés, de passages de montagne et, dans certaines régions du Sud, de voies fluviales, le tout ponctué de relais où circulaient les hommes, les dépêches et les ordres du pouvoir impérial. Au Hải Vân, cette route devait littéralement escalader la montagne.

La cour de Huế avait parfaitement conscience de la vulnérabilité du passage. Des dispositifs défensifs avaient existé avant les Nguyễn, mais c’est l’empereur Minh Mạng qui lui donne sa forme monumentale actuelle. En 1826, septième année de son règne, il ordonne d’aménager et de renforcer au sommet un véritable ensemble fortifié : portes, murailles, poste de garde, magasins, positions d’artillerie et bâtiments destinés à la garnison. Les sources Nguyễn mentionnent notamment cinq canons de bronze, des armes incendiaires, des fusées et même une longue-vue destinée à la surveillance. Le Hải Vân Quan ne constitue donc pas une simple porte décorative. C’est une petite forteresse contrôlant la route.

La porte tournée vers le nord, en direction de Thừa Thiên et de Huế, porte les trois caractères :

海雲關, Hải Vân Quan, « Porte du Hải Vân ».

Sur l’autre face, tournée vers Quảng Nam et Đà Nẵng, apparaît l’inscription devenue célèbre :

天下第一雄關, Thiên hạ đệ nhất hùng quan,

que l’on peut traduire par :

« La plus majestueuse passe fortifiée sous le ciel. »

La traduction traditionnelle « le plus grandiose col sous le ciel » en restitue bien l’esprit, même si hùng quan désigne plus précisément une porte fortifiée ou un passage stratégique d’une grandeur imposante. L’inscription visible aujourd’hui appartient au programme architectural de 1826, même si la réputation exceptionnelle du paysage est plus ancienne. Il faut reconnaître qu’en arrivant au sommet, la formule paraît moins emphatique qu’on pourrait le penser. Au sud, le regard plonge vers la vaste baie de Đà Nẵng. Au nord s’étendent les eaux de Lăng Cô et les longues plages prises entre la montagne et la mer. Lorsque le ciel est dégagé, la vue permet de comprendre immédiatement pourquoi le site était simultanément un observatoire, une frontière et une forteresse.

Les photographies anciennes permettent aussi de mesurer les transformations du monument. Le Hải Vân Quan que l’on voit aujourd’hui n’est pas resté figé depuis Minh Mạng. Au cours des guerres du XXᵉ siècle, les Français puis les forces sud-vietnamiennes et américaines réutilisèrent cette position dominante et y ajoutèrent blockhaus, postes de tir et autres ouvrages militaires. Certaines parties des structures Nguyễn furent alors modifiées ou recouvertes. Le site a fait l’objet d’une importante restauration engagée à partir de 2021 ; il a rouvert aux visiteurs en août 2024 et les travaux de conservation ont officiellement été déclarés achevés en décembre de la même année.

La présence française avait pourtant commencé beaucoup plus tôt. À la fin du XIXᵉ siècle, les ingénieurs et géographes coloniaux entreprennent de relever et d’améliorer l’ancien réseau mandarinal. La Route Mandarine devient progressivement l’ossature du grand axe routier de l’Indochine française. Les chaussées sont rectifiées, élargies, empierrées, des ponts sont construits et l’itinéraire finit par être intégré à la Route coloniale n° 1, dont l’actuelle Quốc lộ 1A reprend largement le principe et une partie du tracé. Le Hải Vân reste néanmoins un obstacle redoutable. La route y multiplie les lacets au-dessus de la mer, tandis que la voie ferrée construite par les Français doit elle aussi contourner la montagne au prix de tunnels, de viaducs et de courbes serrées. Jusqu’à l’ouverture du premier tunnel routier de Hải Vân en 2005, le col demeure l’un des principaux goulets d’étranglement de l’axe nord-sud. Pierre Loti en avait saisi la puissance paysagère dès 1883, mais il convient de replacer exactement sa phrase dans son contexte. Loti n’est pas alors en train de franchir le col. Officier de marine, il se trouve à bord de l’escadre française réunie dans la baie de Tourane, l’actuelle Đà Nẵng, à la veille de l’attaque des forts de Thuận An ouvrant la route de Huế. Le 17 août, il note : « De hautes montagnes entourent la baie, rappelant les Alpes, moins leurs neiges. »

La phrase appartient à Trois journées de guerre en Annam. Depuis les bâtiments français mouillés dans la baie, les hautes montagnes que Loti regarde ferment précisément l’horizon au nord, dans la direction du massif du Hải Vân. Près d’un siècle et demi plus tard, le spectacle demeure étonnamment reconnaissable. La différence est que le voyageur peut désormais choisir. Le trafic lourd emprunte le tunnel. Les trains continuent à longer la montagne au-dessus de la mer. Quant à l’ancienne route du col, débarrassée d’une grande partie de ses camions, elle est devenue l’une des plus belles routes panoramiques du Vietnam. Et c’est probablement la meilleure manière de comprendre ce lieu. Aujourd’hui, ma Honda Blade gravit la même montagne qu’autrefois les courriers des Nguyễn, les mandarins en chaise à porteurs, les soldats des garnisons impériales, les voyageurs de la Route Mandarine puis les convois de l’époque coloniale. Les pavés ont laissé place à l’asphalte. Les relais ont disparu. La longue-vue de la garnison de Minh Mạng aurait aujourd’hui quelque difficulté à rivaliser avec un téléphone portable. Mais la montagne, elle, n’a guère changé. À chaque lacet, la mer réapparaît plusieurs centaines de mètres plus bas. Au sommet, les vieilles portes du Hải Vân Quan rappellent qu’ici, pendant des siècles, la géographie imposait sa loi à tous ceux qui voulaient traverser le Vietnam. Et, il faut bien le reconnaître, franchir le Hải Vân à moto reste infiniment plus agréable que de disparaître dans le tunnel d’autant que ce dernier est interdit aux deux-roues…