
Avant de s’élancer sur la célèbre boucle de Hà Giang, le voyageur doit nécessairement faire halte dans l’ancienne capitale provinciale. Beaucoup y arrivent pour une nuit seulement, louent une moto ou prennent place derrière un conducteur vietnamien, un Easy Rider, puis repartent dès le lendemain matin. Pourtant, Hà Giang mérite que l’on s’y attarde un peu, ne serait-ce que parce que c’est ici que commence l’une des plus spectaculaires aventures routières d’Asie. Depuis la réforme administrative de 2025, l’ancienne province de Hà Giang a été fusionnée avec celle de Tuyên Quang. Le nom de Hà Giang n’a évidemment pas disparu pour autant : il demeure attaché à la ville, désormais réorganisée en plusieurs unités urbaines, et surtout à cette région montagneuse dont il est devenu, à l’échelle internationale, une véritable marque touristique. La Hà Giang Loop n’est d’ailleurs pas une route au sens strict, mais un circuit. Selon les variantes choisies, elle représente environ 300 à 350 kilomètres, parfois davantage, et conduit généralement de Hà Giang à Quản Bạ, Yên Minh, Đồng Văn et Mèo Vạc avant de revenir vers son point de départ.

L’essentiel de cet itinéraire emprunte la QL4C, la route nationale qui monte vers le plateau karstique de Đồng Văn. Une grande partie de cet axe porte un nom beaucoup plus évocateur : Đường Hạnh Phúc, la « Route du Bonheur ». Le nom pourrait sembler relever du marketing touristique contemporain. Il raconte en réalité une histoire beaucoup plus rude. La construction de la route commença le 10 septembre 1959. Contrairement à ce que l’on lit parfois, elle ne fut pas simplement l’élargissement d’une véritable route automobile héritée de la colonisation française. Les sources locales rappellent qu’auparavant la liaison vers Đồng Văn et Mèo Vạc reposait essentiellement sur des sentiers difficiles, parcourus à pied ou à cheval. Le chantier ouvert après l’indépendance eut donc pour ambition de désenclaver véritablement le plateau. Pendant près de six ans, environ 1 300 jeunes volontaires, venus de huit provinces, travaillèrent aux côtés de plus d’un millier de travailleurs mobilisés parmi les populations locales. Ensemble, ils accomplirent plus de deux millions de journées de travail et ouvrirent près de 185 kilomètres de route entre Hà Giang et Mèo Vạc. Le chantier fut achevé en mars 1965.
Tout fut réalisé dans des conditions extrêmement difficiles.

(Nguyễn Phương Duy, ancien volontaire de la jeunesse de Hải Dương.)
Sur certaines portions, notamment au col de Mã Pì Lèng, les ouvriers durent travailler suspendus aux falaises par des cordes, percer la roche à la main puis utiliser des explosifs pour tailler le passage dans la montagne. Le seul tronçon Đồng Văn-Mèo Vạc, long d’une vingtaine de kilomètres, demanda près de deux années de travaux. La « Route du Bonheur » doit donc son nom moins à la beauté des panoramas qu’elle offre aujourd’hui qu’à ce qu’elle représentait alors : l’ouverture d’une région jusque-là presque isolée aux véhicules, aux marchandises, aux écoles, aux services médicaux et au reste du pays. Soixante ans plus tard, Hà Giang vit largement au rythme de cette route.

Dès le matin, les abords des hôtels et des auberges se remplissent de motos. Des groupes de voyageurs s’équipent, les Easy Riders retrouvent leurs passagers, les loueurs distribuent casques et imperméables, tandis que les mécaniciens effectuent les derniers réglages avant le départ. Toute une économie s’est développée autour de la boucle. Locations de motos, hôtels, homestays, garages, restaurants, cafés, agences organisant des circuits : la ville est devenue un véritable camp de base pour le plateau de Đồng Văn.

Pour le voyageur indépendant, elle remplit également une fonction beaucoup plus prosaïque, mais essentielle : c’est le dernier endroit où l’on peut facilement faire réviser sa moto, remplacer un pneu ou une chambre à air, acheter quelques pièces, retirer de l’argent et compléter son équipement avant de gagner les montagnes. J’y ai donc confié ma Honda Blade à un mécanicien. Vidange, contrôle général, remplacement de quelques pièces d’usure et main-d’œuvre : 9,40 euros. À ce prix-là, on comprend pourquoi les petites cylindrées constituent encore l’outil de mobilité par excellence au Vietnam. Elles sont simples, légères, réparables presque partout et les mécaniciens connaissent ces moteurs par cœur. Lorsqu’on entreprend plusieurs milliers de kilomètres sur les routes vietnamiennes, ce dernier détail finit par compter presque autant que la puissance du moteur.
La ville elle-même conserve une atmosphère de frontière. Les enseignes proposent simultanément hôtels, restaurants et locations de motos. Les fils électriques s’enchevêtrent au-dessus des rues. Les camions chargés de marchandises croisent les motos des touristes et celles des habitants qui descendent des villages environnants. Au marché arrivent légumes, volailles, fruits et produits des montagnes. Puis vient le moment du départ. Quelques kilomètres suffisent pour que Hà Giang disparaisse derrière soi. La route commence à monter. Les maisons se raréfient. Les premières falaises apparaissent. Les vallées s’encaissent et le calcaire prend progressivement possession du paysage. Après Quản Bạ commencent les grands reliefs du plateau. Plus loin viendront Yên Minh, Sà Phìn, Đồng Văn, Lũng Cú, Mã Pì Lèng et Mèo Vạc. Les villages hmong, dao, tày, lô lô et d’autres communautés montagnardes ponctuent désormais la route.
