
Le 14 mars 1988, dans l’archipel des Spratleys, un affrontement oppose les forces navales vietnamiennes et chinoises autour de trois récifs, Gạc Ma, Cô Lin et Len Đao. À Gạc Ma, soixante-quatre militaires vietnamiens, pour beaucoup des hommes du génie naval chargés d’établir une présence permanente sur le récif, trouvent la mort face à des bâtiments chinois disposant d’une puissance de feu très supérieure. Les navires vietnamiens HQ-604, HQ-605 et HQ-505 sont pris à partie. Le HQ-604 est coulé à Gạc Ma, tandis que le commandant du HQ-505 fait volontairement échouer son bâtiment sur Cô Lin afin de conserver la position.

Le panneau présenté dans le mémorial résume le bilan vietnamien : trois bâtiments incendiés ou coulés, 64 morts, 11 blessés et 9 militaires capturés, ces derniers n’étant libérés que plusieurs années plus tard. L’événement est aujourd’hui désigné au Vietnam sous le nom de « sự kiện Gạc Ma », l’« événement de Gạc Ma », ou de bataille de Gạc Ma. Il occupe une place singulière dans la mémoire nationale parce qu’il appartient à une période beaucoup plus récente que les guerres contre la France ou les États-Unis. En 1988, le Vietnam est réunifié depuis treize ans et la guerre sino-vietnamienne de 1979 appartient encore à un passé immédiat. Gạc Ma rappelle ainsi que la question des frontières vietnamiennes ne s’est pas refermée avec la victoire de 1975.
Le « Vòng tròn bất tử »
La mémoire de Gạc Ma s’est cristallisée autour d’une image devenue célèbre : celle du « Vòng tròn bất tử », le « Cercle immortel ». Selon le récit mémoriel vietnamien, lorsque les soldats chinois tentèrent de s’emparer du drapeau vietnamien installé sur le récif, les hommes commandés notamment par le sous-lieutenant Trần Văn Phương se regroupèrent autour de celui-ci afin de le protéger. Plusieurs se seraient donné la main, formant un cercle avant d’être frappés par les tirs. La scène est devenue l’un des symboles du sacrifice militaire vietnamien contemporain. Il convient néanmoins, pour l’historien, de distinguer l’événement lui-même, parfaitement documenté, de sa mise en forme mémorielle. La figure du cercle est aujourd’hui au centre du récit officiel et des témoignages d’anciens combattants, mais elle possède aussi la puissance propre aux images fondatrices, celles qui condensent en une scène simple et immédiatement compréhensible la complexité d’un combat. Les sources officielles vietnamiennes font explicitement de cette formation autour du drapeau l’origine du « Cercle immortel ». C’est précisément cette image que reprend le monument édifié au nord de Cam Ranh.
Au centre s’élève une immense composition sculptée en pierre blanche intitulée :
Le Khu tưởng niệm chiến sĩ Gạc Ma, mémorial des combattants de Gạc Ma, se trouve à Cam Hải Đông, sur le littoral de Cam Lâm, immédiatement au nord de la péninsule de Cam Ranh. Sa construction débute en mars 2015 et la première phase est inaugurée le 15 juillet 2017. Le complexe couvre environ 2,5 hectares. Son financement provient largement des contributions collectées auprès des travailleurs et des organisations syndicales vietnamiennes dans le cadre du programme « Nghĩa tình Hoàng Sa – Trường Sa », « Solidarité avec les Paracels et les Spratleys ». Sous un grand arc ouvert sur le ciel, les combattants apparaissent regroupés autour du drapeau. L’œuvre ne cherche pas à restituer littéralement le récif de Gạc Ma. Elle transforme la scène en allégorie : les corps des soldats semblent surgir des vagues tandis que le drapeau devient le point fixe autour duquel tout s’organise.
Soixante-quatre fleurs pour soixante-quatre morts
Un autre dispositif est plus abstrait.

Au centre d’un bassin circulaire apparaît une grande étoile jaune sur fond rouge, représentation immédiate du drapeau national. Autour d’elle sont disposées des fleurs métalliques, qui évoquent les soixante-quatre hommes disparus. La symbolique associe ainsi trois éléments : l’étoile de la nation, l’eau de la mer et les fleurs consacrées aux morts. Cette association est importante. Dans la rhétorique mémorielle vietnamienne, les soldats tombés sont volontiers comparés à des fleurs demeurées pour toujours dans la terre, ou ici dans la mer, de la patrie. Une publication gouvernementale consacrée aux cérémonies de Trường Sa parle encore en 2025 des soixante-quatre victimes comme de « 64 fleurs immortelles au milieu de la mer et du ciel ». Le vocabulaire peut sembler emphatique à un visiteur occidental. Il appartient pourtant à une tradition plus vaste où le héros militaire rejoint progressivement la communauté des morts honorés.

C’est là que le mémorial cesse d’être uniquement militaire. Au Vietnam, la commémoration patriotique emprunte constamment les gestes du culte des ancêtres. On brûle de l’encens. On dépose des fleurs. On s’incline devant les noms. On parle aux morts. Les familles viennent naturellement se recueillir, mais elles ne sont pas seules. Des vétérans, des militaires, des groupes scolaires, des fonctionnaires et de simples visiteurs accomplissent les mêmes gestes. La République socialiste honore officiellement des « liệt sĩ », des martyrs ou morts pour la patrie. Mais la culture vietnamienne les insère aussi dans un système beaucoup plus ancien : celui de la dette des vivants envers ceux qui les ont précédés.
Le combattant mort pour le territoire devient ainsi, dans une certaine mesure, un ancêtre de la communauté nationale. Cette dimension explique l’intensité particulière du lieu que l’on peut percevoir lorsqu’on se mêle aux Vietnamiens qui viennent se recueillir sur les lieux.
Un musée sous le mémorial
Le complexe ne se limite pas au monument extérieur. Un musée souterrain conserve photographies, documents et objets liés aux soixante-quatre disparus. Dès l’inauguration de 2017, cet espace avait été conçu comme le second élément majeur du mémorial avec la grande sculpture extérieure. La carte consacrée au 14 mars 1988 permet notamment de replacer Gạc Ma dans une opération beaucoup plus large. On y distingue Gạc Ma, Cô Lin et Len Đao, les trois navires vietnamiens et les bâtiments chinois. Ce document est intéressant précisément parce qu’il empêche de réduire l’événement à l’image du cercle autour du drapeau. Le 14 mars 1988 fut aussi une confrontation navale et territoriale. À Gạc Ma, le HQ-604 est détruit. À Len Đao, le HQ-605 est attaqué. À Cô Lin, le HQ-505, gravement touché, est échoué sur le récif, permettant aux Vietnamiens de conserver cette position. Le résultat territorial fut donc contrasté : le Vietnam perdit Gạc Ma mais conserva Cô Lin et Len Đao. Cette précision est essentielle pour comprendre pourquoi le souvenir de Gạc Ma demeure aussi sensible. Il ne s’agit pas uniquement de commémorer des morts : le combat est associé à une modification concrète du rapport de forces dans les Spratleys.
Les salles présentent également des cartes, des documents administratifs, des sources anciennes et différents éléments utilisés par l’État vietnamien pour étayer sa revendication de souveraineté sur les archipels des Hoàng Sa, les Paracels, et des Trường Sa, les Spratleys. C’est ici qu’il faut distinguer le discours muséal de l’analyse historique. Pour le Vietnam, ces documents démontrent une prise de possession ancienne, effective et continue des deux archipels, notamment sous les seigneurs Nguyễn puis sous la dynastie impériale Nguyễn. Les archives relatives aux flottilles de Hoàng Sa et Bắc Hải, aux missions de reconnaissance, à l’établissement de cartes ou à l’administration des îles sont mobilisées dans cette démonstration. La Chine, Taiwan, les Philippines, la Malaisie et Brunei développent, selon les archipels et les zones concernés, leurs propres revendications ou argumentaires. Le contentieux appartient donc toujours à l’un des dossiers géopolitiques les plus complexes de la mer de Chine méridionale.
Ce qui importe ici est la construction intellectuelle du mémorial. Le parcours rapproche volontairement les documents anciens et le combat de 1988. Le raisonnement présenté au visiteur est limpide : la souveraineté revendiquée aurait été exercée autrefois par les Nguyễn, maintenue au cours des périodes suivantes, puis défendue physiquement par les soldats de Gạc Ma. Le soldat de 1988 devient ainsi l’héritier du marin ou du fonctionnaire impérial des XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles.
Le combat n’a pas immédiatement occupé dans l’espace public vietnamien la place qu’il possède aujourd’hui. Dans le contexte diplomatique extrêmement délicat de la normalisation des relations sino-vietnamiennes, réalisée en 1991, son évocation publique demeure longtemps relativement discrète. À partir des années 2000, et surtout des années 2010, la situation évolue. Les tensions maritimes avec Pékin, les affrontements autour des zones de pêche et d’exploration pétrolière, puis la crise provoquée en 2014 par la plate-forme chinoise Haiyang Shiyou 981 renforcent considérablement l’attention portée aux questions de souveraineté maritime. Gạc Ma entre alors pleinement dans l’espace commémoratif national. La construction du mémorial en 2015 et son inauguration en 2017 constituent l’aboutissement matériel de cette évolution. Depuis lors, des cérémonies sont organisées chaque année le 14 mars, à Khánh Hòa mais également dans plusieurs régions dont étaient originaires les morts. Gạc Ma appartient désormais au calendrier de la mémoire nationale.