
Lorsqu’on évoque la guerre des mines, le nom de Vauquois s’impose immédiatement. Entre le printemps 1915 et avril 1918, Français et Allemands transformèrent cette butte de l’Argonne en un paysage lunaire. Plus de vingt kilomètres de galeries furent creusés sous leurs positions et 519 explosions de mines ou de camouflets y ont été recensées. Le village, établi au sommet de la colline, disparut entièrement, remplacé par une succession d’immenses entonnoirs. La butte elle-même fut comme tranchée en deux par cette guerre souterraine. Près de quarante ans plus tard, à quelque neuf mille kilomètres de là, une opération comparable, quoique d’une tout autre ampleur, fut menée sur une hauteur dominant la cuvette de Điện Biên Phủ. L’Armée populaire vietnamienne ne disposait ni des moyens industriels engagés pendant la Première Guerre mondiale ni de plusieurs années pour établir un vaste réseau souterrain. Le principe demeurait cependant identique : lorsqu’une position fortifiée résistait aux assauts de surface, il fallait tenter de l’atteindre par-dessous. Le point d’appui Éliane 2, appelé A1 par les Vietnamiens, devint ainsi le théâtre de l’un des épisodes les plus spectaculaires de la bataille.

Éliane 2 occupait une place essentielle dans le dispositif français établi à l’est de la Nam Youm. Avec Éliane 1, Éliane 4 et Éliane 10, la hauteur couvrait les approches du pont de Mường Thanh et protégeait l’accès au centre du camp retranché. Sa perte permettrait aux forces vietnamiennes de dominer la rive orientale et de menacer directement le PC du général de Castries.
La colline avait déjà été âprement disputée au cours de la grande offensive déclenchée dans la nuit du 30 au 31 mars 1954. Le 174e régiment de la 316e division vietnamienne s’y était heurté à une défense particulièrement tenace. Les combats s’étaient prolongés pendant plusieurs jours, parfois à quelques mètres de distance. Le sommet et ses pentes avaient été bouleversés par l’artillerie, creusés de tranchées et couverts de barbelés, d’abris et de cadavres. Malgré des pertes considérables, les Français avaient conservé la position. Au début du mois de mai, Éliane 2 n’était plus défendue par une unité homogène, mais par un assemblage d’éléments éprouvés, appartenant notamment au I/13e demi-brigade de Légion étrangère et aux unités parachutistes successivement engagées sur les Éliane. Dans les dernières heures, la défense fut placée sous l’autorité du capitaine Jean Pouget, arrivé quelques jours plus tôt avec des éléments du 1er Bataillon de parachutistes coloniaux. Il ne commandait plus qu’une poignée d’hommes épuisés, retranchés dans des ouvrages déjà très endommagés.
En face, le 174e régiment, commandé par le colonel Nguyễn Hữu An sous l’autorité de la 316e division, reçut la mission d’enlever définitivement A1. Les assauts précédents avaient montré qu’une attaque frontale, même précédée d’une puissante préparation d’artillerie, ne suffirait pas nécessairement. Le commandement vietnamien décida donc de creuser une galerie destinée à conduire une forte charge d’explosifs sous les défenses françaises. L’idée s’inscrivait pleinement dans la méthode adoptée par Võ Nguyên Giáp après l’abandon du projet d’assaut rapide de janvier 1954 : « combattre sûrement, avancer sûrement », đánh chắc, tiến chắc. Il ne s’agissait plus d’emporter le camp retranché en quelques jours, mais de resserrer progressivement l’encerclement, d’approcher les positions françaises par un réseau de tranchées et de réduire méthodiquement leurs points d’appui.
Le travail souterrain commença dans la seconde moitié d’avril. Une équipe de sapeurs du 174e régiment creusa depuis les lignes vietnamiennes une galerie dirigée vers le sommet d’A1. Les hommes travaillaient jour et nuit dans un espace extrêmement étroit, parfois couchés, avec des outils rudimentaires. La terre, placée dans des sacs, était évacuée puis employée au renforcement des tranchées, ce qui permettait de dissimuler la progression des travaux. Le sous-sol se révéla plus dur que prévu et l’aération devint rapidement problématique. Après une quinzaine de jours d’efforts, la galerie atteignit environ 47 à 49 mètres. À son extrémité fut aménagée une chambre de mine dans laquelle furent déposés près de mille kilogrammes d’explosifs, répartis en plusieurs dizaines de charges. Les récits vietnamiens retiennent généralement le chiffre de 960 kilogrammes, tandis que d’autres sources arrondissent la quantité à une tonne. Les Français soupçonnaient l’existence de travaux souterrains. Des bruits avaient été perçus sous la position et plusieurs tentatives furent entreprises pour déterminer la direction de la galerie. Dans le fracas presque continu de l’artillerie et des combats, et avec des moyens de détection rudimentaires, il demeurait cependant difficile d’en repérer précisément le tracé et, plus encore, d’en interrompre le creusement.

Le 6 mai 1954, l’Armée populaire vietnamienne lança son offensive générale contre les dernières positions du camp retranché. À 20 h 30, la charge placée sous A1 explosa. Une masse de terre et de débris fut projetée dans les airs, laissant sur le flanc de la colline un vaste cratère, encore visible aujourd’hui. Dans ses mémoires, le général Giáp écrit : « À 20 h 30, un énorme fracas retentit. Il fut différent de ce que nous attendions. » L’effet matériel de l’explosion doit toutefois être nuancé. La mine n’avait pas atteint exactement l’objectif recherché et ne détruisit pas l’ensemble des défenses d’Éliane 2. Elle ne fit pas davantage disparaître le sommet tout entier, comme certaines représentations spectaculaires pourraient le laisser croire. Son effet immédiat sur la garnison semble même avoir été relativement limité au regard de la quantité d’explosifs employée. En revanche, elle bouleversa une partie du terrain, désorganisa localement la défense et donna le signal de l’assaut. Sa portée tactique et psychologique fut donc considérable. À peine les débris étaient-ils retombés que deux bataillons du 174e régiment passèrent à l’attaque. Le 249e bataillon, commandé par Vũ Đình Hòe, progressa depuis le sud-est en se divisant en deux colonnes afin d’envelopper la position. Au sud-ouest, le 251e bataillon, commandé par Nguyễn Dũng Chi, avança par une tranchée récemment creusée le long de la route 41, avec pour mission de couper A1 du centre de résistance de Mường Thanh. Les combats se concentrèrent autour du cratère, dans les tranchées et parmi les abris éventrés. Français et Vietnamiens s’affrontèrent à très courte distance, à la grenade, au pistolet-mitrailleur et à la baïonnette. L’artillerie française concentra ses tirs au plus près de ses propres positions, au risque d’atteindre les défenseurs, afin de briser les vagues d’assaut et d’empêcher l’arrivée des renforts vietnamiens. Le cratère ne constitua donc pas, à lui seul, la cause de la chute d’Éliane 2. La position succomba après plusieurs heures d’un combat acharné, mené par des soldats épuisés, presque dépourvus de réserves et soumis à une pression devenue irrésistible. Au cours de la nuit du 6 au 7 mai, les forces vietnamiennes s’emparèrent progressivement de la hauteur. Les derniers défenseurs furent tués, blessés ou capturés. La perte d’Éliane 2 ne provoqua pas instantanément l’effondrement du camp, mais elle enleva aux Français l’un des derniers verrous protégeant le centre de résistance principal. Le matin du 7 mai, les positions de la rive orientale tombèrent les unes après les autres. Éliane 4, Éliane 10 et les derniers ouvrages encore tenus furent submergés ou contraints au silence. Les forces vietnamiennes purent alors descendre vers la Nam Youm et menacer directement le quartier général de Mường Thanh.

Dans l’après-midi, toute résistance organisée devint impossible. Vers 17 h 30, le commandement français ordonna la cessation des combats dans le centre principal. La bataille ne s’acheva pourtant pas exactement à cet instant : au sud, le centre de résistance Isabelle tenta encore une sortie avant de succomber dans la nuit du 7 au 8 mai.
Dans les récits vietnamiens, la prise d’A1 apparaît comme l’un des actes décisifs de la victoire. La hauteur était devenue le symbole de la résistance française à l’est de la Nam Youm. Sa conquête ouvrit effectivement la voie vers Mường Thanh, même si elle ne peut être isolée de l’effondrement simultané de l’ensemble du dispositif. Điện Biên Phủ ne fut pas emporté par une seule explosion, mais par l’aboutissement d’une bataille d’usure, par l’étranglement progressif des positions françaises et par la supériorité acquise par l’Armée populaire vietnamienne en hommes, en artillerie et en capacité de renouvellement de ses unités.
Aujourd’hui, le visiteur découvre sur la colline A1 un ensemble en partie conservé, en partie restauré : des tranchées, des abris, les vestiges des positions françaises, le char Bazeilles, immobilisé lors des combats du 1er avril, et surtout le vaste cratère attribué à l’explosion du 6 mai. La végétation a recouvert une partie du champ de bataille, mais le relief demeure profondément marqué par les combats. La comparaison avec Vauquois prend alors tout son sens, à condition de ne pas en exagérer la portée. À Vauquois, la guerre souterraine fut un affrontement industriel et continu : 519 explosions, des dizaines de kilomètres de galeries et plusieurs années de lutte finirent par éventrer la butte et anéantir le village. À Éliane 2, une seule galerie et une charge d’environ une tonne d’explosifs participèrent à la chute d’une position déjà épuisée par cinquante-cinq jours de siège. Dans les deux cas, cependant, le terrain est devenu une archive. La terre conserve la trace de cette volonté presque primitive de passer sous l’adversaire lorsque toute progression en surface paraît impossible. À Vauquois, la guerre des mines incarne l’enlisement interminable du front occidental. À Éliane 2, elle marque au contraire l’accélération finale d’une bataille arrivée à son terme. L’explosion ne décida pas seule du sort de Điện Biên Phủ, mais elle annonça, dans la nuit du 6 au 7 mai 1954, que le dernier acte venait de commencer.
