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Đường Lâm, un village du Xứ Đoài entre latérite et mémoire nationale

À une cinquantaine de kilomètres à l’ouest de Hanoï, aux portes de Sơn Tây, Đường Lâm constitue l’un des ensembles villageois anciens les mieux préservés du nord du Vietnam. En 2005, il devint le premier village ancien du pays à être classé comme « monument architectural et artistique national », reconnaissance officielle de la valeur exceptionnelle de son architecture, de son organisation spatiale et de son patrimoine historique. Il faut d’ailleurs parler moins d’un village unique que d’un ensemble de plusieurs anciens hameaux, principalement Mông Phụ, Cam Thịnh, Đông Sàng, Đoài Giáp et Cam Lâm, aujourd’hui réunis sous le nom de Đường Lâm. Malgré la proximité de Hanoï et l’urbanisation rapide de la région, on y retrouve encore une grande partie des éléments caractéristiques du village traditionnel du Xứ Đoài, le « pays de l’Ouest » : portes monumentales, đình, temples, pagodes, puits, maisons familiales, cours, jardins et chemins étroits reliant les différents quartiers.

Ce qui distingue immédiatement Đường Lâm est l’usage massif de la latérite, đá ong, littéralement la « pierre en nid d’abeilles ». Cette roche ferrugineuse brun rouge, extraite localement, durcit au contact de l’air après avoir été débitée. Elle a servi à construire murs d’enceinte, portails, puits, dépendances et certaines maisons. Associée au bois, à la terre, aux briques et aux vieilles tuiles, elle donne au village cette couleur chaude si particulière.

À l’intérieur des maisons, la disposition demeure souvent celle de l’habitat traditionnel du delta et des collines environnantes. Une maison principale de trois, cinq ou parfois sept travées s’ouvre sur une cour. La travée centrale accueille l’autel des ancêtres, véritable centre symbolique de la demeure. Autour s’organisent pièces d’habitation, cuisine, dépendances, jardin et réserves. Les charpentes en bois, les lourdes toitures de tuiles et les longues vérandas que l’on voit encore dans plusieurs demeures traduisent une architecture élaborée moins pour impressionner que pour durer et s’adapter au climat.

Le portail de Mông Phụ constitue probablement la meilleure introduction au village. Construit au XIXᵉ siècle, il conserve encore son toit de tuiles posé sur une structure de bois et de maçonnerie. À quelques pas se trouve le đình de Mông Phụ, la maison communale où se réunissaient traditionnellement les notables et où étaient célébrées les principales cérémonies collectives. Avec le banian, le puits et la cour du đình, on retrouve ici presque l’archétype du village vietnamien traditionnel.

Mais Đường Lâm n’est pas un décor reconstitué. C’est ce qui en fait tout l’intérêt. Les maisons sont encore habitées. Derrière les murs de latérite, on cuisine, on fait sécher le linge, on entretient les autels familiaux et l’on prépare les spécialités locales. Dans certaines cours s’alignent de grandes jarres de terre cuite destinées notamment à la fabrication du tương, cette sauce fermentée à base de soja si caractéristique du Nord. On produit également du chè lam, des confiseries aux arachides et au sésame, des gâteaux de riz et plusieurs autres spécialités du Xứ Đoài. Le patrimoine architectural demeure donc intimement lié à des pratiques domestiques qui n’ont pas entièrement disparu. Cette continuité explique également les difficultés de conservation. Préserver une maison vieille de deux ou trois siècles n’est pas la même chose que préserver un monument inhabité. Les familles souhaitent naturellement disposer d’eau courante, de salles de bains, d’électricité, de cuisines modernes et parfois agrandir leur logement. À Đường Lâm, la conservation patrimoniale doit donc constamment composer avec une réalité élémentaire : on ne protège pas seulement des bâtiments, mais des maisons dans lesquelles des gens continuent à vivre. Cette dimension de « patrimoine vivant » est précisément ce qui empêche le village de devenir un simple musée à ciel ouvert.

Đường Lâm occupe par ailleurs une place singulière dans la mémoire nationale vietnamienne. On le désigne volontiers comme « đất hai vua », la « terre des deux rois », car la tradition locale en fait la patrie de deux personnages majeurs de l’histoire vietnamienne : Phùng Hưng et Ngô Quyền.

Phùng Hưng appartient à cette longue histoire des révoltes dirigées contre la domination chinoise. À la fin du VIIIᵉ siècle, il conduisit un soulèvement contre l’administration des Tang et parvint un temps à s’emparer de Tống Bình, l’actuelle région de Hanoï. La mémoire populaire lui attribua par la suite le titre de Bố Cái Đại Vương, généralement compris comme celui d’un souverain protecteur, à la fois « père » et « mère » de son peuple. Son sanctuaire de Đường Lâm perpétue encore ce souvenir.

Plus décisive encore fut la figure de Ngô Quyền. En 938, il affronta les forces des Han du Sud sur la rivière Bạch Đằng. La flotte chinoise fut attirée dans un dispositif de pieux plantés dans le lit du fleuve, rendus invisibles par la marée haute. Lorsque les eaux se retirèrent, les navires ennemis furent immobilisés et détruits. Il serait cependant excessif d’écrire que cette bataille mit « fin à mille ans continus de domination chinoise ». L’histoire vietnamienne avait connu auparavant plusieurs périodes d’indépendance ou d’autonomie, notamment avec le royaume de Vạn Xuân au VIᵉ siècle et les Khúc au début du Xe siècle. En revanche, Bạch Đằng marque bien l’ouverture d’une période durable d’indépendance politique vietnamienne. En 939, Ngô Quyền établit son pouvoir à Cổ Loa. Pour l’historiographie vietnamienne, la bataille de 938 constitue donc l’un des grands actes fondateurs de l’État national.

Đường Lâm conserve son temple et son tombeau. À travers lui, le village établit ainsi un lien direct entre le paysage rural du Xứ Đoài et l’un des grands récits de la souveraineté vietnamienne.

Une troisième personnalité mérite d’être rappelée : Giang Văn Minh, né à la fin du XVIᵉ siècle dans la région et devenu mandarin et ambassadeur auprès de la cour des Ming. Sa mort à Pékin en 1638, après un affrontement diplomatique devenu légendaire dans la mémoire vietnamienne, en a fait une figure de dignité nationale. Sa maison mémorielle appartient aujourd’hui encore au patrimoine de Đường Lâm. Ainsi, derrière ses murs de latérite et ses toits moussus, Đường Lâm raconte bien davantage qu’une histoire d’architecture.

Le village permet de comprendre ce qu’a longtemps été la cellule fondamentale de la société vietnamienne : une communauté organisée autour de la famille, du culte des ancêtres, du đình, des lignages, des terres agricoles et d’une mémoire commune. L’État impérial pouvait changer de dynastie, les guerres traverser le pays et les capitales se déplacer, mais le village demeurait. C’est sans doute là que réside le véritable intérêt de Đường Lâm. À Hoa Lư ou à Thăng Long, on découvre l’histoire des souverains et de l’État. À Đường Lâm, on découvre l’autre permanence du Vietnam : celle du village. Et contrairement aux palais, aux citadelles ou aux capitales disparues, celui-ci est encore habité.