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Đông Khê, le verrou qui fit basculer la RC 4

Pour la majorité des Français, Đông Khê n’évoque probablement rien. Pour quelques férus d’histoire militaire, le nom annonce immédiatement le désastre de la RC 4, quelques semaines avant l’effondrement des colonnes Charton et Lepage dans les calcaires du Haut-Tonkin. Pour les Vietnamiens, la perspective est naturellement inverse. Đông Khê représente la victoire d’ouverture de la Campagne de la Frontière, Chiến dịch Biên giới, celle qui permit au Việt Minh de couper la ligne française Cao Bằng-Lạng Sơn, d’ouvrir largement la frontière chinoise et de prendre l’initiative stratégique sur le principal théâtre d’opérations. Les panneaux, cartes et objets conservés dans le musée de Đông Khê racontent cette histoire du point de vue vietnamien. C’est précisément ce qui fait leur intérêt. Je vais donc revenir sur la bataille en m’appuyant largement sur ce récit, tout en le confrontant, lorsque cela est nécessaire, aux sources françaises. Une première précision s’impose toutefois. Đông Khê n’était pas totalement nouveau pour les combattants du Việt Minh. Le poste avait déjà été pris une première fois dans la nuit du 26 au 27 mai 1950, avant d’être repris quelques heures plus tard par des parachutistes français. La bataille de septembre est donc la seconde chute de Đông Khê, mais cette fois-ci elle sera définitive.

À l’été 1950, l’environnement stratégique de la guerre d’Indochine a profondément changé. La République populaire de Chine a été proclamée le 1ᵉʳ octobre 1949. Pékin reconnaît officiellement la République démocratique du Vietnam en janvier 1950, bientôt suivie par l’Union soviétique. Pour Hồ Chí Minh, l’ouverture d’une liaison terrestre sûre avec la Chine devient dès lors un objectif majeur. Elle doit permettre de recevoir plus régulièrement armes, munitions, équipements, instructeurs et soutien logistique. La frontière est cependant barrée par le système français de postes établis le long de la Route coloniale n° 4, entre Lạng Sơn et Cao Bằng.

L’offensive contre la frontière ne naît pourtant pas en 1950. Les mémoires de Võ Nguyên Giáp montrent qu’elle est préparée au moins depuis le début de 1949. Dès la mi-janvier, présentant à ses cadres le plan militaire de l’année, Giáp désigne le Nord comme principal théâtre d’opérations et le secteur Cao Bằng–Bắc Kạn–Lạng Sơn comme zone d’attaque prioritaire. L’objectif est déjà de « décimer les forces ennemies » et surtout de « paralyser la RC 4 ». L’année 1949 est également consacrée à la transformation de l’outil militaire. Giáp insiste sur la constitution de régiments réguliers, l’instruction des cadres, le développement de l’artillerie et du génie ainsi que l’apprentissage méthodique de l’attaque des postes fortifiés et de la destruction des réseaux de barbelés. Autrement dit, bien avant Đông Khê, le Việt Minh prépare déjà le type de combat qu’il livrera en septembre 1950. La victoire communiste en Chine ne crée donc pas la stratégie de la Frontière ; elle lui donne les moyens de changer d’échelle. Avec l’ouverture d’une profondeur stratégique chinoise, l’arrivée d’armes, de munitions et d’instructeurs permet désormais de transformer un projet conçu depuis 1949 en une véritable campagne de destruction du dispositif français de la RC 4.

En juin 1950, la direction vietnamienne décide donc d’engager une grande opération sur la frontière nord-est. Les objectifs officiellement assignés à la campagne sont de détruire une partie importante des forces françaises, libérer une portion de la frontière sino-vietnamienne, ouvrir la communication avec les pays socialistes et consolider le réduit du Việt Bắc. Pour la première fois, le Việt Minh engage ainsi une opération offensive de grande ampleur, avec plusieurs régiments coordonnés, de l’artillerie, du génie et une organisation logistique capable de soutenir plusieurs dizaines de milliers d’hommes. Il serait excessif de dire qu’une armée de guérilla se transforme soudainement en armée régulière à Đông Khê. Cette transformation était déjà engagée depuis plusieurs années. Mais la Campagne de la Frontière en apporte la démonstration spectaculaire : le Việt Minh est désormais capable de concevoir et de soutenir une véritable opération de niveau divisionnaire.

Pourquoi Đông Khê ?

À l’origine, le commandement vietnamien envisageait notamment une attaque contre Cao Bằng. Võ Nguyên Giáp préfère finalement choisir Đông Khê, objectif plus modeste mais dont la chute doit désarticuler tout le système français de la RC 4. La logique est celle que les textes militaires vietnamiens résument par la formule : « đánh điểm, diệt viện », « attaquer un point fortifié pour détruire les renforts ».

Si Đông Khê tombe, la liaison entre Cao Bằng et Thất Khê est coupée. Les Français n’ont alors que deux solutions : faire monter des troupes pour reprendre le poste ou évacuer Cao Bằng vers le sud. Dans les deux cas, des unités françaises devront quitter leurs fortifications et s’engager dans les montagnes. C’est précisément là que le Việt Minh veut les attendre. Võ Nguyên Giáp expliquera lui-même dans ses mémoires que la faiblesse fondamentale du dispositif français résidait dans ces postes dispersés le long d’une route difficile, très éloignés les uns des autres et dépendant des renforts terrestres ou aéroportés. Couper la ligne à Đông Khê devait obliger l’adversaire soit à évacuer Cao Bằng, soit à monter à son secours. Đông Khê n’est donc pas seulement l’objectif. C’est l’appât.

La force engagée pour l’ensemble de la campagne représente environ 25 000 combattants, auxquels s’ajoutent environ 4 500 hommes appartenant aux états-majors et services, soit un total proche de 29 500 hommes, sans compter diverses unités locales et les milices de Cao Bằng et Lạng Sơn. Le dispositif comprend notamment la Đại đoàn 308, avec ses régiments 36, 88 et 102 et le bataillon 11, les régiments indépendants 174 et 209, ainsi que les bataillons 426, 428 et 888. L’artillerie aligne quatre compagnies de pièces de montagne, soit une vingtaine de canons de 70 et 75 mm, tandis que cinq compagnies du génie participent à l’opération. Le commandement général de la campagne appartient à Võ Nguyên Giáp, commandant en chef et secrétaire de la direction politique du front. Hoàng Văn Thái est chef d’état-major de la campagne, Lê Liêm responsable politique et Trần Đăng Ninh chargé de la logistique.

Pour l’attaque proprement dite de Đông Khê, un état-major spécifique est constitué. Hoàng Văn Thái en assure le commandement, Lê Liêm la responsabilité politique et Lê Trọng Tấn est commandant adjoint. Deux régiments portent l’effort principal. Le 174ᵉ régiment, renforcé notamment par les bataillons 426 et 11, attaque par le nord et le nord-est. C’est lui qui reçoit l’axe principal de l’offensive. Le 209ᵉ régiment, commandé par Lê Trọng Tấn, attaque par l’ouest et le sud-ouest. La 308 reste en grande partie disponible pour accomplir l’objectif véritable de la campagne : détruire les forces françaises qui viendraient au secours de Đông Khê ou qui descendraient de Cao Bằng. La distinction est importante : le 209 n’est donc pas seul chargé de l’assaut principal, comme on le lit parfois. Le 174 joue le rôle déterminant sur l’axe nord-est.

À Đông Khê, le commandement est assuré par le capitaine Allioux, adjudant-major du II/3ᵉ Régiment étranger d’infanterie. Le 8 septembre, le 8ᵉ Tabor marocain, jusque-là présent sur la position, a été relevé par deux compagnies du II/3ᵉ REI, la 5ᵉ compagnie du capitaine Vollaire et la 6ᵉ du capitaine Jaugeon. Il reste donc, lors de la bataille du 16 septembre, environ 250 légionnaires, auxquels s’ajoutent une trentaine de supplétifs locaux et quelques artilleurs. Les Marocains ne constituent donc plus le noyau de la garnison lors de la seconde bataille de Đông Khê. La position est cependant solidement organisée. La citadelle occupe une hauteur centrale. Autour d’elle, différents points d’appui contrôlent les accès : pitons nord et sud, quartier fortifié dans le village, position de la grotte calcaire et ouvrages périphériques. Les croquis français aujourd’hui exposés dans le musée permettent de reconnaître notamment Phủ Thiện, Cạm Phầy, Pò Đình, Pò Hẩu, Phìa Khóa et Yên Ngựa.

La garnison dispose notamment d’une pièce de 105 mm, d’un canon de 57 mm, de mortiers et d’armes automatiques. Les sources vietnamiennes et françaises divergent légèrement sur le nombre exact de certaines pièces, mais toutes s’accordent sur la solidité du dispositif. Face à moins de trois cents défenseurs, le commandement vietnamien concentre plusieurs milliers d’hommes. Le rapport de forces est considérable. Il répond à une règle explicitement assumée par Hoàng Văn Thái et Võ Nguyên Giáp : la première bataille de la campagne doit absolument être gagnée.

À 6 heures du matin, le 16 septembre 1950, l’artillerie vietnamienne ouvre le feu. Le 174 attaque par le nord-est. Dans la matinée, ses unités enlèvent Yên Ngựa puis Phìa Khóa. Le 209, retardé lors de son déplacement, n’entre véritablement en action que dans l’après-midi et attaque par le sud-ouest. Pò Đình tombe dans la soirée. Le lendemain, les combats reprennent autour des positions extérieures. Cạm Phầy et Phủ Thiện sont successivement enlevés. Un avion de chasse français est abattu alors qu’il intervient au-dessus du champ de bataille. Les Français continuent pourtant à résister. Les récits de la Légion donnent une image particulièrement violente de la bataille. Blockhaus et tranchées changent plusieurs fois de mains. Les combats se déroulent parfois à quelques mètres. Grenades, armes automatiques et charges explosives sont utilisées contre les ouvrages. Après les pertes des premières journées, les défenseurs se replient progressivement vers la citadelle. Dans la nuit du 17 au 18 septembre, la position devient intenable. La soute à munitions du 105 prend feu. Les assauts se rapprochent des derniers blockhaus. Au matin du 18 septembre, après environ 54 heures de combat, Đông Khê est aux mains du Việt Minh.

Les chiffres diffèrent naturellement selon les sources. Les documents officiels vietnamiens évoquent plus de 120 soldats français tués, environ 200 prisonniers et une vingtaine ayant réussi à s’échapper. Les sources de la Légion indiquent que le capitaine Allioux, le capitaine Jaugeon et quelques hommes parvinrent effectivement à gagner Thất Khê après plusieurs jours dans la jungle. Quelles que soient les différences de comptage, le constat militaire est sans ambiguïté : la garnison de Đông Khê a pratiquement cessé d’exister.

C’est ici que le récit proposé par le musée prend tout son sens.

Les panneaux insistent sur le rôle personnel de Hồ Chí Minh, venu dans la région à la veille de l’offensive. Fin août et au début de septembre, il rejoint le front, inspecte les préparatifs et rencontre les responsables de la campagne. Sa présence possède évidemment une forte valeur symbolique dans la mémoire vietnamienne actuelle. Le musée souligne également l’immense effort logistique assuré par les populations locales. La Campagne de la Frontière n’est pas seulement l’affaire de 30 000 combattants. Des dizaines de milliers de dân công, travailleurs civils mobilisés pour le front, transportent riz, munitions et blessés, réparent ou détruisent les routes selon les besoins et permettent aux unités de manœuvrer dans un terrain montagneux extrêmement difficile. À l’échelle du Việt Bắc, les sources militaires vietnamiennes avancent plus de 120 000 civils mobilisés au profit de la campagne. Les populations Tày, Nùng, Dao et Kinh occupent donc une place centrale dans le récit mémoriel vietnamien. Ce discours n’est évidemment pas neutre. Il s’agit de l’histoire racontée par les vainqueurs, avec ses héros, ses sacrifices et ses épisodes exemplaires. Mais il apporte quelque chose que l’historiographie française a parfois laissé au second plan : la profondeur logistique et sociale de l’effort Việt Minh.

La chute de Đông Khê coupe la RC 4 en deux. Cao Bằng se retrouve isolée au nord. Il faut toutefois apporter ici une autre nuance importante au récit traditionnel vietnamien. L’évacuation de Cao Bằng était déjà envisagée par le haut commandement français, notamment depuis les conclusions du rapport Revers. La chute de Đông Khê ne crée donc pas cette idée. Elle la rend soudain beaucoup plus urgente et infiniment plus dangereuse. Le plan français consiste désormais à faire descendre la garnison de Cao Bằng, commandée par le lieutenant-colonel Charton, pendant qu’un groupement commandé par le lieutenant-colonel Lepage remonte depuis Thất Khê. Dans l’esprit du commandement français, Lepage doit rouvrir la route, reprendre ou dépasser Đông Khê et permettre la jonction avec Charton. Dans l’esprit de Giáp, les deux colonnes font exactement ce qu’il espérait. Elles sortent de leurs bases. Elles entrent dans les montagnes et deviennent vulnérables.

Au début d’octobre, les deux groupements cherchent finalement à se rejoindre à l’ouest de la RC 4, dans un terrain karstique presque impraticable. Le centre de la catastrophe ne se situe d’ailleurs plus vraiment à Đông Khê mais dans les massifs de Cốc Xá et du point 477. La division 308, les régiments 174 et 209 et les autres unités vietnamiennes encerclent progressivement les Français. Le groupement Lepage est pratiquement détruit à Cốc Xá. Charton tente ensuite de rompre l’encerclement autour du point 477 avant d’être capturé avec une grande partie de son état-major. Le piège conçu avant l’attaque de Đông Khê s’est refermé.

La bataille de Đông Khê n’est donc que le premier acte. Le désastre intervient en octobre. Plusieurs bataillons français, légionnaires, parachutistes, tirailleurs et troupes locales, sont détruits ou disloqués. Des milliers d’hommes sont tués, blessés ou capturés. Une quantité considérable d’armes et de matériel tombe aux mains du Việt Minh. Après Cao Bằng, les Français évacuent successivement Thất Khê, Na Sầm, Đồng Đăng puis Lạng Sơn. La haute RC 4 est pratiquement abandonnée. Le dispositif frontalier construit depuis plusieurs années disparaît en quelques semaines. Pour le Việt Minh, le résultat dépasse largement la conquête territoriale. La frontière chinoise est désormais ouverte sur une grande profondeur. L’aide chinoise n’avait pas attendu octobre 1950 pour commencer. Mais il devient désormais possible de l’acheminer dans des volumes et avec une régularité sans commune mesure avec la période précédente. Artillerie, mortiers, mitrailleuses, armes légères, radios et moyens logistiques vont progressivement transformer les capacités de l’armée de Võ Nguyên Giáp. À partir de la fin de 1950, le Việt Minh peut engager des campagnes successives mettant en œuvre plusieurs divisions. La guerre vient réellement de changer d’échelle.

En France, le choc est considérable. Le désastre révèle brutalement la fragilité du dispositif français au Tonkin. Le général Carpentier est discrédité et le haut commandement est réorganisé. En décembre 1950, Jean de Lattre de Tassigny est nommé à la fois haut-commissaire et commandant en chef en Indochine avec mission de rétablir la situation. Il y parviendra temporairement. Vĩnh Yên, Mạo Khê et la bataille du Day montreront en 1951 que le corps expéditionnaire français reste capable d’infliger de graves défaites à l’armée de Giáp. Mais quelque chose d’essentiel s’est produit à Đông Khê. La guerre ne peut plus être envisagée comme une simple succession d’opérations de pacification contre des guérillas dispersées. Le Việt Minh possède désormais un véritable corps de bataille. C’est pourquoi le musée de Đông Khê présente la Campagne de la Frontière comme un bước ngoặt, un tournant. La formulation appartient naturellement à l’historiographie officielle vietnamienne. Mais, sur ce point, l’analyse militaire française et le récit vietnamien ne sont finalement pas très éloignés.

Đông Khê n’est pas encore Điện Biên Phủ. Mais c’est à Đông Khê que deviennent visibles les mécanismes qui conduiront, quatre ans plus tard, à Điện Biên Phủ : concentration des forces, supériorité locale, artillerie, génie, logistique populaire, encerclement et recherche systématique de la destruction des unités de secours. Et c’est peut-être ce qui rend la visite du petit musée si intéressante. Les cartes accrochées aux murs sont françaises. Les légendes sont vietnamiennes.