
Aujourd’hui, le visiteur qui arrive à Điện Biên Phủ découvre une ville moderne qui s’étend sur une grande partie de la vallée. Des quartiers résidentiels, des commerces, des écoles et des bâtiments administratifs occupent désormais le fond de la cuvette. Les rizières n’ont pas disparu, loin de là, notamment vers le sud, mais l’urbanisation a profondément transformé le paysage. Les points d’appui français, autrefois séparés par plusieurs centaines de mètres de champs et de rizières, sont désormais reliés par des rues asphaltées et parfois englobés dans la ville. Sans carte de 1954 ni photographie aérienne, il devient difficile de restituer le paysage qui s’offrait aux combattants lorsque les premiers parachutistes français sautèrent sur Điện Biên Phủ, le 20 novembre 1953.
À cette époque, la cuvette était presque entièrement rurale. Longue d’environ dix-sept kilomètres du nord au sud et large de cinq à sept kilomètres, la vallée de Mường Thanh formait une vaste plaine alluviale entourée de montagnes. Elle était traversée par la Nam Youm, nom utilisé dans les sources françaises, aujourd’hui Nậm Rốm. La rivière descend des reliefs du nord avant de parcourir la vallée et de rejoindre le réseau hydrographique conduisant vers le Laos et le Mékong. La plaine constituait l’une des grandes terres rizicoles du Nord-Ouest. Le paysage était celui d’un immense damier de rizières. Pendant la saison des pluies, de nombreuses parcelles étaient inondées. Pendant la saison sèche, elles formaient des étendues cultivées séparées par des diguettes de terre, des canaux et quelques chemins. Ces derniers supportaient difficilement la circulation de véhicules lourds, circonstance qui allait compter lorsque les Français durent déplacer artillerie, camions et blindés entre les différents points d’appui.

La population de la vallée était majoritairement thaïe, notamment thaïe noire, et vivait dans des villages constitués de maisons sur pilotis. Les noms de certains villages ou lieux-dits sont devenus inséparables de la bataille : Mường Thanh, Bản Kéo, Hồng Cúm, Him Lam ou Độc Lập. Avant que les états-majors ne les transforment en noms de positions militaires, ils appartenaient simplement à la géographie quotidienne d’une vallée vivant principalement de la riziculture.
Contrairement à une représentation parfois entretenue par le récit de la bataille, les Français ne découvrirent nullement Điện Biên Phủ en 1953. Leur présence dans la région remontait aux premières années de la conquête du Tonkin. Les forces françaises occupèrent Điện Biên Phủ dès 1888 et le territoire fut ensuite intégré à l’organisation militaire du Nord-Ouest, notamment au quatrième territoire militaire, puis à la province de Lai Châu. Điện Biên constituait déjà un point de contrôle important sur les communications entre le haut Tonkin, le Laos et, plus largement, les routes conduisant vers le Yunnan. La vallée possédait également un terrain d’aviation avant l’opération Castor. Les sources vietnamiennes mentionnent un aérodrome dès 1939. Les Japonais le réaménagèrent pendant la Seconde Guerre mondiale et entreprirent notamment d’en agrandir la piste. Lorsque les parachutistes français sautent sur la vallée en novembre 1953, ils occupent donc un espace déjà connu, cartographié et doté d’une infrastructure aérienne sommaire. Le génie remet rapidement la piste en état et le premier avion français s’y pose quelques jours après le début de l’opération.
Le 20 novembre 1953 commence l’opération Castor. Entre le 20 et le 22 novembre, six bataillons parachutistes français, vietnamiens et de la Légion étrangère sont largués dans la vallée. Au soir du 22 novembre, environ 4 560 hommes ont pris possession du terrain. À partir de ce noyau initial, les Français entreprennent de transformer la plaine agricole en une vaste base aéroterrestre. L’objectif initial mérite cependant d’être précisé. Điện Biên Phủ n’est pas choisi uniquement pour offrir au Việt Minh une bataille rangée. Navarre veut d’abord barrer les communications en direction du Laos, disposer d’une base permettant de rayonner sur les arrières adverses et contraindre Giáp à détourner une partie de ses forces du delta du Fleuve Rouge. À mesure que les divisions de l’Armée populaire vietnamienne convergent vers la région, Điện Biên Phủ devient progressivement le lieu où le commandement français accepte, puis recherche, une confrontation majeure. L’expérience de Nà Sản, remportée un an auparavant, joue alors un rôle essentiel dans la conception française. Il serait toutefois trompeur de voir dans Điện Biên Phủ une sorte de « ligne Maginot » transportée au Tonkin. La comparaison n’est pertinente que sur un point : les positions fortifiées ne sont pas conçues pour combattre isolément, mais pour se soutenir mutuellement, tandis qu’une réserve mobile doit pouvoir intervenir dans les intervalles et contre-attaquer sur le secteur menacé. Pour le reste, Điện Biên Phủ relève beaucoup plus directement du principe du « hérisson », expérimenté à Nà Sản : un ensemble de points d’appui disposés en profondeur, couverts par des feux croisés d’artillerie, de mortiers et d’armes automatiques, autour desquels les unités mobiles doivent pouvoir manœuvrer afin de rétablir une position compromise.

À la veille de la bataille, le dispositif comprend huit centres de résistance, Béatrice, Gabrielle, Anne-Marie, Huguette, Claudine, Dominique, Éliane et Isabelle, eux-mêmes subdivisés en quelque quarante-neuf points d’appui et organisés en trois sous-secteurs, Nord, Centre et Sud. Le centre du dispositif est constitué par le terrain d’aviation de Mường Thanh, autour duquel se regroupent le poste de commandement, les dépôts, l’artillerie et l’essentiel des moyens logistiques. Une seconde piste est aménagée à Hồng Cúm, auprès du centre de résistance Isabelle.
Les positions sont entourées de réseaux de barbelés, de champs de mines et de tranchées. Les abris sont construits avec de la terre, des rondins, des tôles et les matériaux disponibles sur place. Les points d’appui ne doivent pas combattre isolément. Les tirs d’artillerie, de mortiers et d’armes automatiques sont calculés pour battre les intervalles, tandis que les unités parachutistes conservées en réserve doivent intervenir sur le secteur menacé. Les blindés constituent l’autre instrument de cette défense mobile. Dix chars légers M24 Chaffee du 3e escadron de marche du 1er Régiment de chasseurs à cheval, commandé par le capitaine Yves Hervouët, sont acheminés démontés par avion, puis remontés dans la cuvette. Opérationnels à partir de janvier 1954, ils interviennent aussi bien dans les rizières que dans les contre-attaques contre les pénétrations adverses. Une partie est également affectée au sous-secteur sud, autour d’Isabelle.
La logique française est cohérente. Il ne s’agit pas de tenir chaque mètre carré de la vallée, mais d’obliger l’adversaire à attaquer des positions fortifiées en terrain découvert, sous le feu croisé de l’artillerie, des mortiers, des mitrailleuses et des chars. Si un point d’appui est entamé, les réserves doivent contre-attaquer et rétablir la situation.
Le commandement français dispose surtout d’un atout qui lui paraît décisif : l’aviation. Le terrain de Mường Thanh permet d’acheminer quotidiennement hommes, vivres, munitions et matériel depuis les bases du delta. Les blessés peuvent être évacués par la même voie. L’ensemble du camp repose donc sur une sorte de cordon ombilical aérien reliant la vallée à Hanoï. Les montagnes environnantes semblent en revanche rendre extrêmement difficile l’installation, le ravitaillement et l’emploi d’une artillerie adverse suffisamment puissante pour menacer durablement la garnison. C’est précisément sur ce point que le raisonnement français va se révéler défaillant.
Giáp regarde la même vallée, mais il en inverse la lecture. Là où les Français voient une plaine permettant à leur puissance de feu de s’exprimer, il voit une garnison concentrée au fond d’une cuvette dominée par des hauteurs. Là où ils voient l’aérodrome comme une garantie logistique, il y voit une dépendance. Là où ils pensent les montagnes difficilement accessibles à l’artillerie lourde, il voit au contraire une ceinture de positions permettant de dissimuler ses pièces et de prendre la plaine sous leurs feux. Giáp n’est alors nullement un novice. Ancien professeur d’histoire et de géographie à l’école Thăng Long de Hanoï, il n’a certes suivi aucune formation d’état-major classique, mais il commande les forces du Việt Minh depuis près d’une décennie. Sa culture historique, son expérience de la guerre révolutionnaire et surtout les campagnes menées depuis 1946 lui ont appris à mesurer le prix de la puissance de feu moderne. Les combats de 1951 ont été particulièrement instructifs. Après les succès remportés sur la Route coloniale 4 en 1950, Giáp avait tenté de porter la guerre dans le delta du Fleuve Rouge. À Vĩnh Yên, Mạo Khê puis sur le Day, ses divisions avaient subi des pertes considérables devant l’artillerie, les blindés et surtout l’aviation française. Il avait appris qu’une attaque massive contre un dispositif disposant de sa pleine puissance de feu pouvait tourner au massacre. La leçon va peser directement sur Điện Biên Phủ.
Dans un premier temps, Giáp envisage pourtant une attaque rapide destinée à emporter le camp avant que celui-ci ne soit complètement fortifié. Les préparatifs sont engagés selon le principe vietnamien de « đánh nhanh, thắng nhanh », « frapper vite, vaincre vite ». Puis, le 26 janvier 1954, il prend l’une des décisions majeures de la campagne. Constatant le renforcement considérable du dispositif français et doutant de pouvoir obtenir une victoire certaine par une attaque brutale, il reporte l’offensive et adopte une méthode exactement inverse : « đánh chắc, tiến chắc », littéralement « attaquer sûrement, progresser sûrement ». Les unités se replient, une partie des pièces d’artillerie déjà amenées vers leurs positions est retirée et toute la préparation de la bataille est reprise. Cette décision est fondamentale, car elle transforme la bataille à venir. Giáp ne cherchera plus à enlever Điện Biên Phủ d’un seul coup. Il va l’assiéger.

Pendant plusieurs semaines, les forces vietnamiennes aménagent des routes et des pistes, transportent les pièces d’artillerie dans les montagnes et organisent autour de la cuvette un dispositif de feu profondément camouflé. Les canons sont installés dans des positions préparées, parfois creusées dans la montagne ou protégées par d’épais terrassements. Des pièces antiaériennes sont également déployées afin de rendre les opérations aériennes françaises de plus en plus dangereuses.
Un immense effort logistique permet cette concentration. Combattants, porteurs, bicyclettes lourdement chargées et dizaines de milliers de travailleurs mobilisés acheminent jusqu’au front les vivres, les obus et le matériel nécessaires. Ce qui paraissait au commandement français pratiquement impossible, transporter et alimenter une artillerie lourde à travers les montagnes, devient la condition même de la bataille.
Surtout, l’infanterie et le génie vietnamiens entreprennent de creuser un réseau de tranchées qui va progressivement encercler puis pénétrer le dispositif français. Ces tranchées ne constituent pas seulement des abris. Elles deviennent un véritable instrument offensif. Chaque nuit, elles avancent de quelques dizaines ou centaines de mètres. Elles permettent aux fantassins de traverser les espaces découverts, de rapprocher les armes automatiques, de couper les communications et finalement d’aborder les réseaux de barbelés sans devoir parcourir à découvert toute la largeur des rizières. L’objectif est moins de détruire immédiatement le camp que de lui retirer progressivement les conditions qui permettent à sa puissance de feu de fonctionner.
Le terrain d’aviation devient donc une cible prioritaire. À partir du moment où les tirs d’artillerie puis la défense antiaérienne rendent les atterrissages trop dangereux, le ravitaillement doit être effectué essentiellement par parachutage. Le pont aérien ne disparaît pas, mais son efficacité s’effondre : les appareils doivent voler plus haut, les largages deviennent moins précis et une partie des approvisionnements tombe dans les lignes vietnamiennes. La forteresse commence alors à se refermer sur ses défenseurs. Le 13 mars 1954, à 17 h 10, l’artillerie de Giáp ouvre le feu. Béatrice tombe dans la nuit. Gabrielle succombe à son tour le lendemain après de violents combats. Quelques jours plus tard, Anne-Marie se désagrège en grande partie après le départ de nombreux soldats thaïs. En quelques journées, le sous-secteur Nord cesse pratiquement d’exister.
La deuxième phase commence à la fin du mois de mars avec l’attaque des collines situées à l’est de la Nam Youm. Dominique et Éliane deviennent le théâtre de combats d’une violence extrême. Certaines positions changent plusieurs fois de mains. Les Français contre-attaquent, notamment avec leurs parachutistes et leurs chars, mais leurs réserves s’usent peu à peu. À l’ouest, le même phénomène se produit autour d’Huguette. Les tranchées vietnamiennes approchent progressivement de la piste d’aviation, isolent certains points d’appui et étranglent les communications. Il ne s’agit plus d’une attaque frontale classique, mais d’une lente réduction du périmètre français. Giáp impose ainsi à son adversaire exactement la guerre que celui-ci voulait éviter. Les Français avaient conçu un « hérisson » dont les différentes positions devaient se soutenir mutuellement. Le système ne pouvait fonctionner que si les communications entre elles demeuraient ouvertes, si l’artillerie disposait de suffisamment de munitions, si les réserves pouvaient manœuvrer et si le ravitaillement aérien compensait les consommations et les pertes.

Le siège vietnamien s’attaque méthodiquement à chacun de ces éléments. Chaque position perdue réduit les champs de tir français. Chaque tranchée nouvelle rapproche l’infanterie vietnamienne. Chaque pièce d’artillerie détruite ou neutralisée diminue la capacité de contre-batterie. Chaque avion empêché d’atterrir accroît la dépendance aux parachutages. Chaque contre-attaque française consomme une réserve qui devient plus difficile à remplacer. À partir du 1er mai, Giáp déclenche l’offensive générale. Les derniers points d’appui sont progressivement submergés. Dans la nuit du 6 au 7 mai, une charge explosive placée sous Éliane 2, A1 pour les Vietnamiens, ouvre un immense cratère et précède les derniers combats pour la position. Le 7 mai, le centre du camp retranché s’effondre. Isabelle résiste encore quelques heures avant d’être submergée dans la nuit suivante.
La singularité de Điện Biên Phủ tient donc moins à l’opposition simpliste entre une stratégie française « mauvaise » et une stratégie vietnamienne « bonne » qu’à la confrontation de deux systèmes militaires cohérents, fondés sur des hypothèses différentes. Les Français pensent pouvoir créer, au cœur d’une région contrôlée par l’adversaire, une base aéroterrestre assez puissante pour obliger celui-ci à livrer une bataille conventionnelle dans des conditions favorables à leur supériorité technique. Leur modèle suppose cependant le maintien du pont aérien, la liberté de manœuvre dans la cuvette et l’impossibilité pour Giáp de concentrer durablement une artillerie lourde sur les hauteurs. Giáp construit précisément sa bataille autour de la destruction de ces trois hypothèses. Il parvient à approvisionner une armée considérable dans une région montagneuse. Il installe son artillerie autour de la vallée. Il conteste progressivement le ciel avec sa défense antiaérienne. Enfin, plutôt que d’exposer ses divisions à la puissance de feu française dans les rizières, il transforme le champ de bataille en un gigantesque siège où la distance séparant les deux adversaires diminue chaque jour. Ainsi, lorsque tombe le premier obus sur Béatrice, le 13 mars 1954, l’essentiel du drame est déjà en place. Les Français ont construit une forteresse destinée à attirer l’adversaire dans le champ de leurs armes. Giáp a décidé de ne pas combattre selon les règles que cette forteresse devait lui imposer.
Les Français avaient voulu fixer le Việt Minh à Điện Biên Phủ. Giáp réussit à fixer les Français dans Điện Biên Phủ. C’est peut-être dans ce renversement que réside la meilleure clé de lecture de la bataille. La cuvette qui devait permettre au corps expéditionnaire d’exploiter toute la puissance du feu moderne devint progressivement un espace clos où cette puissance ne pouvait plus être alimentée, renouvelée ni pleinement utilisée. C’est ce basculement, davantage encore que la seule chute des points d’appui, qui explique pourquoi Điện Biên Phủ demeure l’une des grandes batailles de siège du XXᵉ siècle et, par ses conséquences politiques et militaires, l’un des événements majeurs de l’histoire de la décolonisation.
