
Il existe des visites qui se résument à quelques pas sur un trottoir. Puis il y a celle des temples des rois Hùng, à Phú Thọ. Ici, les ancêtres fondateurs du Vietnam semblent avoir adopté un principe simple : plus un lieu est sacré, plus il faut souffrir pour l’atteindre.

Tout commence pourtant dans le calme. Une vaste esplanade parfaitement ordonnée ouvre une longue perspective vers le mont Nghĩa Lĩnh, haut d’environ 175 mètres. La montagne n’a rien d’un sommet alpin, mais il ne faut pas s’y fier. Au loin, les premières marches disparaissent sous les arbres. Elles paraissent presque accueillantes. Presque. Très vite, la réalité reprend ses droits. Les escaliers s’enchaînent, les paliers également. Chaque volée laisse espérer que l’on approche du but. Chaque virage révèle une nouvelle série de marches.

Heureusement, la forêt enveloppe l’ascension d’une ombre bienvenue. Le site conserve encore l’aspect d’un ancien massif boisé, avec banians, palmiers, arbres séculaires et végétation tropicale dense. L’effort physique finit ainsi par participer à l’atmosphère du lieu : on ne visite pas vraiment Đền Hùng, on y monte. Cette ascension possède surtout une signification symbolique. Le mont Nghĩa Lĩnh est considéré comme le cœur du Đất Tổ, la « Terre des Ancêtres ». C’est ici que la tradition vietnamienne situe le culte des rois Hùng, souverains semi-légendaires auxquels est rattachée la fondation du royaume de Văn Lang, premier État de la mémoire nationale vietnamienne. Il faut évidemment distinguer ici l’histoire de la tradition. Les « dix-huit rois Hùng » ne correspondent probablement pas à dix-huit souverains successifs identifiables. Le chiffre dix-huit appartient largement à la construction légendaire et dynastique élaborée au fil des siècles. En revanche, l’archéologie atteste bien, dans le bassin du fleuve Rouge, l’existence de sociétés organisées et de cultures du bronze particulièrement développées durant le premier millénaire avant notre ère. Le mythe des Hùng n’est donc pas une chronique au sens moderne du terme, mais une manière de donner une généalogie et une profondeur historique à la nation vietnamienne.

Le parcours commence par le Đền Hạ, le « temple inférieur ». Selon la tradition, c’est là qu’Âu Cơ aurait donné naissance à la poche contenant les cent œufs dont sortirent les ancêtres des Việt. Le récit est celui que rapporte la légende de Lạc Long Quân et Âu Cơ : cinquante enfants suivirent leur père vers les eaux tandis que les autres demeurèrent auprès de leur mère dans les montagnes, l’un d’eux devenant le premier roi Hùng. Le sanctuaire relie ainsi directement le pèlerinage contemporain au grand récit des origines vietnamiennes. Plus haut apparaît le Đền Trung, le « temple du Milieu ». La tradition veut que les rois Hùng y aient réuni les Lạc hầu et les Lạc tướng, les dignitaires du royaume, pour discuter des affaires du pays. On raconte également que c’est ici que le roi choisit Lang Liêu comme successeur après que celui-ci lui eut offert les bánh chưng et bánh dày, les gâteaux de riz devenus depuis indissociables du Tết. Puis l’escalier reprend. Encore. Et encore. Enfin apparaît le Đền Thượng, le « temple supérieur », installé au sommet de Nghĩa Lĩnh. C’est le cœur symbolique du complexe. La tradition affirme que les souverains y accomplissaient des rites en l’honneur du Ciel, de la Terre et des divinités protectrices, demandant notamment des récoltes abondantes et la prospérité du royaume. Tout près se trouve le mausolée attribué au sixième roi Hùng.
À ce stade, le visiteur pourrait croire que l’essentiel est accompli. Erreur. Car après la montée vient nécessairement la descente.

À première vue, elle paraît plus facile. C’est une illusion soigneusement entretenue par la gravité. Les genoux découvrent soudain l’existence de muscles dont ils ignoraient tout jusque-là, et les centaines de marches gravies avec enthousiasme une heure auparavant semblent étrangement s’être multipliées.

Le Đền Giếng, le « temple du Puits », offre heureusement une dernière halte. Il doit son nom à un ancien puits dont l’eau demeure associée aux princesses Tiên Dung et Ngọc Hoa, filles du dix-huitième roi Hùng, qui seraient venues s’y coiffer et s’y mirer. C’est également ici qu’un épisode beaucoup plus récent a définitivement inscrit Đền Hùng dans l’histoire politique du Vietnam contemporain. Le 19 septembre 1954, quelques mois après la victoire de Điện Biên Phủ et alors que les forces de la République démocratique du Vietnam se préparaient à reprendre possession de Hanoï, Hồ Chí Minh rencontra au Đền Giếng des cadres et soldats de la Đại đoàn Quân Tiên Phong, la 308e division. Il leur adressa alors cette phrase devenue l’une des plus célèbres du discours patriotique vietnamien :
« Các Vua Hùng đã có công dựng nước, Bác cháu ta phải cùng nhau giữ lấy nước. » (« Les rois Hùng ont eu le mérite de fonder le pays ; à nous, ensemble, de le préserver. »)
La formule est calculée parce qu’elle crée un pont direct entre les fondateurs légendaires et l’État révolutionnaire moderne. Le régime issu de 1945 ne se présente donc pas comme une rupture totale avec l’histoire monarchique du Vietnam. Il inscrit au contraire la République dans une continuité beaucoup plus ancienne : les Hùng ont « fondé » le pays, les générations suivantes doivent le défendre. Hồ Chí Minh revint d’ailleurs au site le 19 août 1962. Il demanda alors que les temples, les arbres et le paysage soient protégés afin que Đền Hùng devienne un véritable « parc historique » destiné aux générations futures. Cette continuité explique la place considérable occupée aujourd’hui par les rois Hùng dans la mémoire vietnamienne. Leur culte ne relève pas seulement de l’histoire officielle. Il appartient également au monde beaucoup plus ancien du culte des ancêtres, qui structure une grande partie des pratiques religieuses vietnamiennes.

Chaque année, autour du dixième jour du troisième mois lunaire, des foules immenses convergent vers Nghĩa Lĩnh pour le Giỗ Tổ Hùng Vương, l’anniversaire des ancêtres Hùng. On vient offrir de l’encens, prier pour la santé, la prospérité ou de bonnes récoltes, mais aussi affirmer une appartenance commune. En 2012, l’UNESCO a inscrit le culte des rois Hùng à Phú Thọ sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité, soulignant précisément son rôle dans la reconnaissance des origines communes et dans la cohésion culturelle vietnamienne. C’est probablement ce qui rend Đền Hùng particulièrement intéressant. On y voit se superposer trois niveaux de mémoire : le récit mythique de Lạc Long Quân et Âu Cơ, la mémoire historique d’un très ancien peuplement du bassin du fleuve Rouge et, enfin, le récit politique du Vietnam moderne.
La bande-son du parcours contribue d’ailleurs largement à cette impression. Au milieu des arbres, des haut-parleurs diffusent chants traditionnels, informations historiques et musiques patriotiques. On peut difficilement oublier que l’on parcourt l’un des grands sanctuaires de la mémoire nationale. Mais le plus curieux est peut-être que, malgré cette scénographie très officielle, le lieu conserve une véritable dimension spirituelle. Devant les autels, on brûle de l’encens. Les familles déposent des offrandes. Des pèlerins se recueillent. Pour beaucoup de Vietnamiens, les rois Hùng ne sont donc pas seulement des personnages d’un manuel d’histoire : ils appartiennent à la grande famille des ancêtres. Et après plusieurs centaines de marches, on finit presque par éprouver soi-même un certain sentiment de filiation. Surtout lorsque vient le moment de redescendre.

Au Đền Giếng, en contemplant l’eau dans laquelle Tiên Dung et Ngọc Hoa auraient autrefois admiré leur reflet, le visiteur moderne éprouve alors une pensée sensiblement moins mythologique : y plonger les jambes quelques minutes ne serait peut-être pas une si mauvaise idée.