
Parmi les positions qui verrouillaient l’est du camp retranché de Điện Biên Phủ, Dominique 2 (D2 sur le croquis), aujourd’hui désignée sous le nom vietnamien de D1, occupait une place essentielle. Établie sur l’une des hauteurs dominant la cuvette, elle appartenait, avec les autres points d’appui de Dominique et d’Éliane, au rempart oriental protégeant le cœur du dispositif français, la piste d’aviation, les batteries d’artillerie et, au-delà de la Nam Youm, le poste de commandement du colonel de Castries. Sa perte ouvrait donc une brèche dangereuse vers le centre du camp retranché.


À la fin de mars 1954, la physionomie de la bataille a déjà profondément changé. Après la chute de Béatrice, Gabrielle et l’abandon d’Anne-Marie, Võ Nguyên Giáp prépare la seconde phase de son offensive. Autour des positions françaises, les soldats de l’Armée populaire vietnamienne creusent méthodiquement un immense réseau de tranchées et de boyaux d’approche. Le 28 mars, les tranchées việt minh sont déjà signalées au pied des réseaux de barbelés de Dominique 1, Dominique 2, Éliane 1 et Éliane 2. Elles permettent de progresser à couvert, de rapprocher les armes d’appui et de réduire progressivement la distance séparant les assaillants des défenses françaises.
Le 30 mars 1954, commence ce que les Français appelleront parfois la « bataille des cinq collines ». Les sources vietnamiennes divergent légèrement sur l’horaire précis. La stèle actuellement dressée sur D1 indique 17 heures, tandis que plusieurs chronologies officielles placent vers 17 h 30 le début de la préparation d’artillerie générale contre les hauteurs orientales. Dans le tome 3 de ses mémoires, le général GIAP débute la deuxième phase de la bataille à 18:00… L’essentiel demeure que Dominique et Éliane sont attaqués simultanément, dans le cadre d’une offensive destinée à arracher aux Français les hauteurs commandant le centre de résistance.
Sur D1, le 209e régiment de la 312e division est engagé. Les sources vietnamiennes mentionnent notamment les bataillons 166 et 154 dans l’attaque de la position, tandis que d’autres documents incluent également le bataillon 130 parmi les unités affectées à l’objectif D1 avant son engagement vers D2. Sur l’axe principal, le bataillon 166 ouvre très rapidement un passage à travers plusieurs réseaux de barbelés. Sur un axe secondaire, la progression du bataillon 154 est plus difficile : une cinquantaine de mètres d’un boyau d’approche ont été comblés par les Français, le terrain est détrempé et les feux de la position ralentissent l’assaut. Il lui faut près d’une heure pour parvenir à pénétrer dans le dispositif. Face à eux se trouvent les hommes du III/3e RTA, le 3e bataillon du 3e régiment de tirailleurs algériens, commandé par le chef de bataillon Garandeau. Dominique 2 abrite alors notamment le poste de commandement du bataillon, sa compagnie de commandement et plusieurs compagnies. Ces tirailleurs appartiennent à cette Armée d’Afrique dont la présence dans l’histoire militaire française est considérable. Le 3e RTA s’était notamment illustré dix ans auparavant dans la campagne d’Italie, au sein de la 3e division d’infanterie algérienne, avant de débarquer en Provence et de poursuivre la guerre en France puis en Allemagne. Les hommes de 1954 ne sont évidemment plus ceux de 1944, mais ils servent sous un drapeau et dans une tradition militaire déjà lourdement chargés de combats.
Sur Dominique 2, pourtant, la situation se dégrade rapidement. La supériorité numérique des assaillants, la violence des feux et surtout leur irruption à l’intérieur même du dispositif désorganisent progressivement la défense. Les combats se déroulent désormais à très courte distance, autour des casemates, des emplacements d’armes et dans les tranchées. Sur certains secteurs, la défense se disloque et des groupes de tirailleurs refluent vers la Nam Youm. Vers la fin de la soirée, le Việt Minh est maître de l’essentiel de Dominique 2. Les récits français et vietnamiens ne donnent pas tous exactement le même horaire, mais situent sa chute entre environ 20 et 21 heures.
La conquête n’est cependant pas aussi définitive qu’une lecture trop simple pourrait le laisser croire. Le 31 mars, une contre-attaque française parvient à reprendre temporairement une partie de Dominique 2, mais les parachutistes ne peuvent s’y maintenir et abandonnent finalement le terrain. Les forces vietnamiennes consolident alors leurs positions et utilisent désormais la hauteur contre le dispositif français. La perte de Dominique 2 constitue un événement particulièrement grave. D1 domine en effet d’une cinquantaine de mètres la plaine de Mường Thanh et offre des vues remarquables sur le centre du camp retranché, ce que l’on comprend immédiatement aujourd’hui lorsque l’on regarde la vallée depuis le sommet de la colline. Surtout, sa chute fait disparaître une partie du bouclier oriental. Dans la soirée du 30 mars, l’avance vietnamienne menace même Dominique 3 et les abords de la Nam Youm, où les canons de 105 mm du lieutenant Brunbrouck doivent tirer pratiquement à bout portant pour arrêter les fantassins qui descendent des hauteurs. Ce 30 mars marque précisément le début de la lutte pour l’ensemble des « cinq collines », Dominique 1 et 2 d’un côté, Éliane 1, 2 et 4 de l’autre. Sur certaines positions, les succès vietnamiens sont rapides ; sur Éliane 2, la future A1 vietnamienne, commence au contraire une bataille d’usure qui se prolongera presque jusqu’au 7 mai. Les hauteurs orientales deviennent alors l’un des principaux champs de bataille de Điện Biên Phủ.

Aujourd’hui, D1 est dominée par le Monument de la Victoire de Điện Biên Phủ, œuvre du sculpteur Nguyễn Hải. Le groupe monumental fut installé à l’occasion du cinquantième anniversaire de la victoire et inauguré dans sa première phase le 30 avril 2004. La sculpture proprement dite mesure 12,6 mètres de hauteur, repose sur un socle de 3,6 mètres et a nécessité environ 217 tonnes de bronze, chiffre parfois arrondi à 220 tonnes. Elle constituait alors le plus imposant groupe statuaire en bronze réalisé au Vietnam. Son iconographie mérite d’être décrite avec précision, car elle est assez différente de ce que suggère parfois une observation rapide. Il ne s’agit pas d’un soldat accompagné d’une femme des minorités ethniques et d’un jeune combattant, mais de trois soldats et d’un enfant thaï. L’un des combattants élève le drapeau portant la devise « Quyết chiến, Quyết thắng », « Déterminés à combattre, déterminés à vaincre ». Un autre porte l’enfant thaï, associé par la présentation officielle de l’œuvre à la continuité des générations et à l’avenir des populations du Tây Bắc. Le troisième soldat, armé, représente la vigilance et la disponibilité au combat.

La silhouette de cet enfant porté au-dessus des combattants peut cependant susciter une autre résonance pour qui connaît l’imaginaire historique vietnamien. Elle rappelle, visuellement, la légende de Đinh Bộ Lĩnh, enfant élevé par ses camarades et conduisant leurs jeux guerriers sous des étendards de roseaux lors du célèbre épisode du « Cờ lau tập trận ». Le rapprochement est séduisant : dans les deux images, un enfant placé au-dessus du groupe semble projeter la communauté vers son avenir.
Il faut toutefois être prudent. Aucune source consacrée à Nguyễn Hải que j’ai trouvée ne permet d’affirmer que le sculpteur ait volontairement fait référence à Đinh Bộ Lĩnh. L’interprétation officielle est différente et rattache l’enfant thaï à la succession des générations et à la participation des populations du Nord-Ouest. Le parallèle avec le futur fondateur de la dynastie Đinh doit donc être présenté comme une lecture personnelle de la composition, intéressante précisément parce qu’elle révèle la permanence de certains codes visuels de l’histoire vietnamienne, et non comme une intention attestée de l’artiste.

L’accès actuel au sommet participe pleinement à la monumentalisation du lieu. Depuis l’esplanade, le visiteur gravit un axe cérémoniel comprenant 320 marches, ponctué de trois grands paliers, explicitement associés aux trois grandes phases offensives de la campagne. De part et d’autre se dressent 56 bornes de pierre, rappelant les cinquante-six jours et cinquante-six nuits écoulés entre le 13 mars et le 7 mai 1954. Cet aménagement appartient cependant à la seconde phase du complexe monumental, inaugurée en mai 2009, et non à la seule construction de la statue en 2004.
Un détail demeure intrigant. Sur place, le comptage de l’escalier principal fait apparaître une succession de dix-sept volées de dix-sept marches, avant les dernières marches conduisant à la plateforme supérieure. Contrairement aux nombres 320, 3 et 56, dont la signification est explicitement donnée par les documents officiels vietnamiens, je n’ai trouvé aucune source attribuant au nombre 17 une valeur symbolique particulière. Il paraît donc plus prudent d’y voir un choix architectural permettant de rythmer l’ascension et de répartir la dénivellation plutôt qu’un message historique dissimulé. L’arrivée au sommet donne finalement à D1 une dimension que le monument, à lui seul, ne suffit pas à épuiser. En se retournant vers la vallée, on domine aujourd’hui une ville moderne, ses avenues, ses immeubles, son aérodrome et, plus loin, les rizières de Mường Thanh. Pourtant, sous cette mise en scène monumentale subsiste une autre strate de mémoire. Le 30 mars 1954, cette colline était Dominique 2 et des tirailleurs algériens du III/3e RTA y combattirent jusqu’à l’effondrement de leur position.
Le monument célèbre, naturellement et sans ambiguïté, la victoire vietnamienne. Il n’a pas été conçu pour commémorer ceux qui défendaient le camp français. Mais l’histoire permet de superposer les mémoires. D1 est à la fois le lieu d’une victoire décisive de l’Armée populaire vietnamienne et celui d’un combat perdu par des soldats de l’Armée d’Afrique. Regarder Điện Biên Phủ avec les yeux de l’historien consiste précisément à ne sacrifier aucune de ces deux réalités : comprendre pourquoi les uns ont vaincu, sans oublier comment les autres ont combattu.