
À Bạc Liêu, ville basse ouverte aux vents salés du delta du Mékong, subsiste une demeure qui évoque encore l’âge flamboyant des grandes fortunes rizicoles de la Cochinchine. Construite entre 1917 et 1919 par le grand propriétaire Trần Trinh Trạch, la maison familiale, aujourd’hui ouverte aux visiteurs, est inséparable du souvenir de son fils le plus célèbre, Trần Trinh Huy, passé à la postérité sous le surnom de « Công tử Bạc Liêu », que l’on pourrait traduire par « le jeune maître de Bạc Liêu ».
Dans l’imaginaire vietnamien, il demeure l’archétype du riche héritier méridional : élégant, extravagant, volontiers provocateur, amateur de voitures, d’aviation, de danse et de plaisirs coûteux. À force d’être raconté, le personnage historique est devenu presque romanesque, incarnation d’une Cochinchine des années 1920 et 1930 enrichie par le riz, ouverte aux influences occidentales et traversée par de profondes inégalités sociales.
La fortune familiale plonge précisément ses racines dans cette extraordinaire expansion rizicole.
Au tournant du XXᵉ siècle, la Cochinchine occidentale connaît une transformation considérable. Le creusement des canaux ouvre à la culture des terres jusque-là difficiles à exploiter ; le drainage et l’aménagement hydraulique progressent ; le riz de Cochinchine s’insère toujours davantage dans les circuits commerciaux internationaux. À Bạc Liêu et Rạch Giá, la propriété foncière se concentre entre les mains de grands propriétaires vietnamiens, chinois et européens. Trần Trinh Trạch appartient à cette élite des « đại điền chủ », les grands propriétaires terriens.
La tradition locale et les documents aujourd’hui présentés autour de la maison lui attribuent soixante-quatorze domaines, quelque 110 000 hectares de rizières et près de 100 000 hectares de marais salants. Ces chiffres, souvent repris dans les publications touristiques vietnamiennes, doivent cependant être considérés avec prudence : les travaux historiques donnent des évaluations sensiblement inférieures et parfois contradictoires. Une étude récente consacrée à la propriété foncière dans le sud-ouest de la Cochinchine retient ainsi environ 17 000 hectares pour Trần Trinh Trạch. L’ordre de grandeur exact reste donc discuté ; ce qui ne l’est guère, en revanche, c’est que la famille Trần Trinh appartenait aux plus grandes fortunes foncières du Sud.

C’est dans ce monde que grandit Trần Trinh Huy.
Une grande partie des scènes familiales qui nous sont parvenues doivent beaucoup au livre Công tử Bạc Liêu de Nguyễn Hùng, ouvrage situé à mi-chemin du récit documentaire et de la reconstruction littéraire. Il convient donc de ne pas lire les dialogues qu’il rapporte comme des procès-verbaux d’archives, mais comme la mise en scène d’une tradition orale et familiale devenue partie intégrante de la légende. L’ouvrage est d’ailleurs classé comme « truyện dài tư liệu », récit documentaire de longue forme, et certaines éditions comme roman.
Nguyễn Hùng fait ainsi dire que, parmi les trois fils de Hội đồng Trạch, « cậu Ba », le troisième fils, était particulièrement choyé. Ce troisième fils est Trần Trinh Huy.
À la différence de son frère aîné, davantage destiné à participer à la gestion du patrimoine familial, le jeune homme désire partir en France. Dans le récit de Nguyễn Hùng, il explique à son père :
« Nếu ba cho con qua Tây học thì thiên hạ khắp nơi trong xứ Nam Kỳ lục tỉnh nầy ai cũng kính nể ba. » Autrement dit : « Si père me laisse partir étudier en France, alors, dans les six provinces de Cochinchine, tout le monde respectera davantage encore notre famille. »
La scène, même reconstruite, traduit assez justement une réalité sociale de l’époque : le prestige du « Tây học », littéralement les « études occidentales ». Dans les familles vietnamiennes aisées des années 1920, envoyer un fils étudier en métropole ne représentait pas seulement un investissement scolaire. Le séjour en France constituait un puissant signe de distinction sociale et culturelle.
Paris devenait une sorte de titre de noblesse. Mais cette ouverture à l’Occident avait ses limites. Toujours chez Nguyễn Hùng, le père accepte finalement le départ de son fils, à une condition :
« Muốn đi Tây thì tao cho đi Tây, mà cấm ngặt mầy không được cưới vợ đầm. »
« Si tu veux aller en France, je te laisse partir en France, mais je t’interdis formellement d’épouser une Française. »
Puis vient cette justification savoureuse :
« Tao với má mầy chữ nghĩa không đầy lá mít, làm sao nói chuyện với con dâu “đầm hái nho” được ? »
« Ta mère et moi avons à peine assez d’instruction pour remplir une feuille de jacquier ; comment pourrions-nous parler avec une belle-fille française ? »
L’expression « đầm hái nho », littéralement « Française cueilleuse de raisin », appartient au vocabulaire populaire et moqueur de l’époque. Dans le récit de Nguyễn Hùng, elle désigne surtout les Françaises d’origine modeste que certains étudiants indochinois pouvaient rencontrer durant leur séjour en métropole.
Trần Trinh Huy rassure alors son père en dressant un portrait pour le moins peu charitable de ces unions franco-vietnamiennes. Les jeunes Françaises en question, explique-t-il, seraient souvent des provinciales venues chercher du travail à Paris :
« Mấy con bồi phòng này là dân nhà quê lên Kinh thành Ánh Sáng để kiếm việc làm. »
« Ces femmes de chambre sont des provinciales montées à la Ville Lumière pour trouver du travail. »
Et les futurs avocats, médecins ou ingénieurs annamites finiraient par se laisser prendre :
« Vậy là các trạng sư bác vật “dính chấu”. »
« Et voilà nos avocats et nos savants pris au piège. »
Au-delà de ce que cette conversation doit à la plume de Nguyễn Hùng, elle restitue une contradiction caractéristique d’une partie des élites vietnamiennes de l’époque coloniale : une véritable fascination pour la culture française et la modernité occidentale, accompagnée d’une volonté tout aussi forte de maintenir les hiérarchies familiales et les appartenances sociales traditionnelles.

Il fallait aller en France, mais pas nécessairement devenir français.
Le séjour métropolitain contribue en tout cas à façonner la personnalité publique de Trần Trinh Huy. À son retour, il incarne une figure nouvelle : celle du grand propriétaire vietnamien occidentalisé, portant costumes européens, conduisant des automobiles modernes, fréquentant les lieux de sociabilité mondaine et manifestant une fascination prononcée pour la technique.
L’aviation occupe, à cet égard, une place particulière.
Elle n’appartient pas entièrement à la légende. La presse de Saïgon signalait dès 1932 que Trần Trinh Huy possédait un avion et aménageait une piste d’atterrissage sur une propriété familiale de Cà Mau. Un document de l’Aéro-Club de Cochinchine daté de 1936 mentionne également Trần Trinh Huy parmi ses membres vietnamiens. Les récits divergent en revanche sur son activité réelle comme pilote et sur l’usage précis de l’appareil ; certains évoquent un pilote français employé par Huy, tandis que la tradition familiale affirme qu’il avait appris à voler.
La légende veut également qu’il ait envisagé l’avion comme un instrument agricole, destiné à surveiller les immenses domaines familiaux ou à combattre les invasions d’insectes. Nguyễn Hùng lui prête cette déclaration :
« Mình phải học hỏi và áp dụng những phát minh sáng chế của người ta mà canh tân nghề nông nước nhà. »
« Nous devons apprendre et appliquer les inventions des autres afin de moderniser l’agriculture de notre pays. »
Derrière le personnage frivole apparaît alors une autre dimension : celle d’un homme fasciné par la modernité technique et convaincu que le progrès occidental pouvait servir à transformer l’agriculture vietnamienne.
Mais ce n’est évidemment pas cette image que la mémoire collective a principalement retenue.
Elle a préféré le danseur, l’automobiliste, le joueur, le séducteur et le dépensier.
Les récits consacrés à ses années françaises insistent sur les salles de danse parisiennes et les concours de danse de salon. Nguyễn Hùng lui fait ainsi proclamer :
« Tôi giựt nhiều giải, đoạt nhiều cúp vàng về khiêu vũ ở Paris. »
« J’ai remporté de nombreux prix et plusieurs coupes d’or de danse à Paris. »
Vrai palmarès ou embellissement rétrospectif, peu importe presque. À ce stade, Trần Trinh Huy commence déjà à échapper à sa propre biographie.
C’est précisément ce qui rend le « Công tử Bạc Liêu » si intéressant. Il concentre en lui toutes les ambiguïtés de la Cochinchine coloniale.
D’un côté, il incarne l’ouverture à la modernité : voyages en France, automobile, aviation, nouvelles techniques agricoles, mode européenne, danse de salon, sociabilité cosmopolite.
De l’autre, cette modernité repose sur une immense fortune foncière née d’un système rural profondément inégalitaire. La prospérité des grands domaines du delta avait pour envers la concentration des terres et la dépendance d’une masse considérable de paysans et de fermiers envers les grands propriétaires. L’élégance de Saïgon, les automobiles américaines et les avions privés avaient derrière eux des milliers d’hectares de rizières et le travail de ceux qui les cultivaient.
C’est cette contradiction qui donne au personnage sa profondeur historique.
Avec le temps, Trần Trinh Huy cesse d’ailleurs d’être seulement un homme pour devenir une expression. Au Vietnam, « Công tử Bạc Liêu » finit par désigner le fils prodigue immensément riche, et la formule « giàu như Công tử Bạc Liêu », « riche comme le Công tử de Bạc Liêu », appartient désormais à la mémoire populaire.
Les anecdotes se multiplient alors : billets de banque utilisés pour allumer des cigarettes, billets brûlés pour éclairer la recherche d’un objet perdu, paris insensés, fêtes interminables, automobiles prestigieuses, conquêtes féminines et dépenses extravagantes.
Il est aujourd’hui pratiquement impossible de déterminer avec certitude lesquelles sont vraies.
Certaines reposent sur des témoignages ; d’autres ont été embellies ; d’autres encore ont probablement été inventées après coup. Mais leur véracité individuelle est presque devenue secondaire. Ensemble, elles ont construit un personnage folklorique qui dépasse très largement l’existence réelle de Trần Trinh Huy.
La maison familiale de Bạc Liêu entretient aujourd’hui cette étrange superposition des mémoires. On vient y admirer l’architecture, le mobilier, le faste d’une grande famille de Cochinchine, mais aussi retrouver les traces d’un homme dont on ne sait plus toujours où s’arrête l’histoire et où commence la légende.
C’est peut-être ce qui rend la visite intéressante.
Derrière les meubles précieux et les récits d’extravagances apparaît tout un monde : celui d’un delta enrichi par le riz, profondément transformé par les travaux hydrauliques et la colonisation française, dominé par de grandes fortunes foncières, mais déjà travaillé par une modernité qui modifiait les comportements, les aspirations et jusqu’aux rapports familiaux.
Plus d’un siècle après la construction de la demeure, la légende continue d’ailleurs à se réinventer.
En décembre 2024 est sorti au Vietnam le film Công tử Bạc Liêu, réalisé par Lý Minh Thắng. Il ne s’agit pas d’une biographie cinématographique fidèle de Trần Trinh Huy. Le réalisateur s’est inspiré librement des anecdotes attachées au personnage pour créer une histoire autonome, avec des personnages en partie fictifs. La véritable demeure familiale de Bạc Liêu a néanmoins servi de décor à plusieurs scènes du film. Ce choix résume assez bien le destin du « Công tử Bạc Liêu ». Un homme réel, devenu personnage. Un personnage, devenu légende. Et une légende qui, aujourd’hui encore, continue de raconter à sa manière les splendeurs et les contradictions de la Cochinchine d’autrefois.