
Au cœur du plateau karstique de Đồng Văn, à quelques centaines de mètres seulement du palais de la famille Vương, résidence des célèbres « Rois des Hmong », se tient le chợ Sà Phìn, l’un des marchés traditionnels les plus caractéristiques de l’extrême Nord vietnamien.

Ici, le mot chợ, « marché », désigne bien davantage qu’un simple lieu de commerce. Dans ces montagnes où les villages sont dispersés, parfois séparés par plusieurs heures de marche, le marché a longtemps constitué l’un des rares rendez-vous réguliers permettant aux habitants de se retrouver. Les Hmong y sont largement majoritaires, mais on y croise également, selon les villages d’origine, des Dao, des Lô Lô et d’autres communautés du plateau.

On vient naturellement pour vendre et acheter. Riz, maïs, légumes, vêtements, tissus, outils agricoles, couteaux, faucilles, ustensiles domestiques et produits venus des plaines remplissent les étals. Certaines familles descendent avec quelques volailles, des produits de leur récolte ou des objets fabriqués à la maison. D’autres repartent avec leurs achats chargés dans ces grandes hottes, gùi, toujours très utilisées dans la région.
Mais le commerce n’est qu’une partie de l’histoire. On vient aussi au marché pour retrouver des parents que l’on ne voit pas chaque semaine, échanger les nouvelles d’un village à l’autre, déjeuner ensemble, boire quelques verres, rencontrer des connaissances et, autrefois plus encore qu’aujourd’hui, nouer des relations entre familles. Le marché était ainsi à la fois place commerciale, lieu de rencontre et espace de sociabilité. Sà Phìn possède en outre une particularité remarquable : ce n’est pas véritablement un marché hebdomadaire. Il appartient à la catégorie des chợ lùi, littéralement les « marchés qui reculent ». Le marché revient tous les six jours. Par rapport à notre semaine de sept jours, sa date se décale donc d’un jour à chaque cycle : s’il se tient un dimanche, le suivant aura lieu le samedi, puis le vendredi, et ainsi de suite. Cette organisation ancienne n’était pas due au hasard. Elle permettait aux marchands ambulants comme aux habitants de fréquenter successivement plusieurs marchés de la région sans que tous se tiennent le même jour. Le calendrier commercial dessinait ainsi sur le plateau une véritable circulation de villages en villages.

Le spectacle commence bien avant l’entrée du marché. Sur les routes descendant des montagnes apparaissent motos, familles à pied et femmes portant leurs hottes sur le dos. Puis viennent les étals, les bâches colorées et les rangées de vêtements qui contrastent brutalement avec le gris presque uniforme du calcaire de Đồng Văn.

Les costumes féminins attirent naturellement le regard. Coiffes, jupes, tabliers, ceintures, tissus indigo, broderies et couleurs vives permettent souvent de reconnaître une origine ethnique ou régionale. Il serait toutefois excessif d’affirmer que chaque motif révèle précisément une appartenance familiale ou clanique. Ces vêtements traduisent plutôt des traditions locales, des âges, parfois des statuts matrimoniaux et surtout une identité culturelle encore très présente. Et il ne s’agit pas simplement de costumes enfilés pour les visiteurs. Même si le tourisme transforme progressivement certains usages, de nombreuses femmes continuent de porter leurs vêtements traditionnels, particulièrement pour les marchés, les fêtes et les grandes occasions. Le marché reste précisément l’un de ces moments où l’on se montre, où l’on rencontre les autres et où l’on prend soin de sa tenue. Autour des vendeuses de tissus apparaissent cependant des objets beaucoup moins « traditionnels » : vêtements industriels, bassines en plastique, outils fabriqués en série, bouteilles de soda, emballages colorés ou saucisses industrielles grillées sur de petits braseros. Ce contraste est intéressant. Un marché traditionnel n’est pas un musée ethnographique. Il vend ce dont les habitants ont besoin aujourd’hui.

C’est précisément ce qui fait l’intérêt de Sà Phìn : le marché demeure vivant parce qu’il s’adapte. Les motos ont largement remplacé les longues marches, les produits manufacturés ont rejoint le maïs et les légumes, les paniers de plastique concurrencent les anciennes hottes tressées, mais la fonction du marché reste largement la même.
La proximité du palais de la famille Vương ajoute une dimension historique supplémentaire. Il y a un siècle, quelques centaines de mètres seulement séparaient déjà le centre du pouvoir de l’un des principaux lieux d’échange du secteur. Le palais rappelle l’existence d’une élite hmong qui contrôlait une partie du territoire, des routes commerciales et notamment du commerce de l’opium. Le marché raconte l’autre versant de cette société : celui des paysans, des artisans, des petits commerçants et des familles venues des montagnes environnantes. Aujourd’hui, le palais des Vương est devenu un monument historique. Le marché, lui, continue de remplir sa fonction. Et c’est sans doute la meilleure raison de venir à Sà Phìn un jour de chợ lùi. On y comprend mieux qu’ailleurs que, dans les montagnes de Đồng Văn, le marché n’était pas simplement l’endroit où l’on achetait ce qui manquait à la maison.