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Chez Nguyễn Văn Khoa, une maison du delta du fleuve Rouge

Il se trouve que Paul, le mari de l’une de mes cousines germaines, que dans la logique familiale vietnamienne je considère volontiers comme mon beau-frère, et moi-même avons été invités chez Nguyễn Văn Khoa. Celui-là même qui, au Tam Coc Museum, fait revivre les anciens outils de la riziculture et raconte avec une passion communicative la vie des paysans du delta du fleuve Rouge. Après avoir lu mon billet consacré aux maisons communales, Khoa avait souhaité poursuivre la conversation. Pour m’expliquer ce qu’était réellement une maison traditionnelle du Nord, il disposait d’un argument difficilement réfutable : la sienne.

Avant d’aller plus loin, une petite parenthèse familiale s’impose. Au Vietnam, les liens de parenté sont exprimés avec une précision et surtout une importance sociale bien supérieures à celles que leur accorde aujourd’hui le français. Le vocabulaire tient compte de la génération, de la branche familiale, du sexe et de l’âge relatif. Les cousins germains peuvent ainsi être désignés comme « anh họ », « chị họ » ou « em họ », littéralement frère aîné, sœur aînée ou cadet appartenant à la parenté collatérale. Dans la conversation familiale, le terme « họ » disparaît même souvent : un cousin devient simplement « anh », « chị » ou « em ». Par extension, son conjoint entre dans cette même architecture relationnelle et reçoit une appellation correspondant à sa place dans la famille. Le système vietnamien cherche moins à calculer le degré généalogique exact qu’à déterminer comment chacun doit se situer par rapport aux autres.

Voilà comment le mari de ma cousine devient, sans qu’aucun notaire ait été consulté, mon beau-frère.

Revenons à nos moutons, ou plutôt, puisque nous sommes à Tam Cốc, à notre bol de riz.

La maison de Nguyễn Văn Khoa se trouve dans le village, à quelques minutes du musée. Elle aurait été construite il y a plus d’un siècle par son grand-père et demeure depuis lors dans la même famille. Khoa en est aujourd’hui le dépositaire. Il entretient l’autel ancestral, conserve l’architecture et accueille parfois des visiteurs auxquels il raconte l’histoire de ceux qui y ont vécu. Le Tam Coc Museum la présente comme l’une des dernières maisons familiales traditionnelles encore habitées de Tam Cốc. Elle conserve notamment ses colonnes de pierre, une importante charpente de bois, son toit de tuiles et son organisation autour d’une grande cour. C’est un détail essentiel. Nous ne sommes pas dans une maison démontée ailleurs puis remontée pour devenir musée, ni dans une reconstitution destinée aux touristes. Cette maison n’a jamais cessé d’être une maison. Plusieurs générations y sont nées, y ont pris leurs repas, y ont honoré leurs morts et l’ont adaptée, naturellement, aux nécessités de chaque époque. Les ventilateurs électriques, les bouteilles d’eau ou les fils électriques voisinent désormais avec les colonnes de pierre et les poutres centenaires. L’ensemble n’en est que plus intéressant : le patrimoine n’y est pas figé, il continue à vivre.

La maison traditionnelle du delta du fleuve Rouge n’est en effet pas seulement une forme architecturale. Elle traduit une organisation familiale, un système économique et une certaine conception du rapport entre les vivants, les ancêtres et le territoire. Ses origines plongent beaucoup plus loin dans le passé que le premier millénaire de notre ère. Le delta du fleuve Rouge abrite depuis l’Antiquité des communautés agricoles sédentaires dont le développement est étroitement lié à la riziculture humide et à la maîtrise progressive de l’eau. Au fil des siècles, digues, canaux et systèmes d’irrigation ont permis l’essor d’un réseau extraordinairement dense de villages. Dans cet univers, la maison constituait l’unité élémentaire autour de laquelle s’organisaient la famille et une grande partie de l’activité économique. On y naissait, on y élevait les enfants, on y travaillait, on y célébrait les mariages et les anniversaires de décès. Les générations s’y succédaient. Même après leur disparition, les ancêtres continuaient symboliquement d’y résider par l’intermédiaire de l’autel familial.

La propriété était généralement séparée de la rue par une enceinte et un portail. Celui que l’on franchit chez Khoa possède cette monumentalité discrète si caractéristique des maisons anciennes du Nord. Avec son fronton triangulaire, ses piliers maçonnés et son décor végétal, il marque clairement le passage entre deux mondes : d’un côté, la ruelle et la communauté villageoise ; de l’autre, le domaine familial. Une fois le portail franchi, un passage mène à une vaste cour pavée de briques, véritable centre de gravité de la propriété.

Dans une exploitation rurale traditionnelle, cette cour remplissait une multitude de fonctions. On y faisait sécher le paddy après la récolte, on y vannait les grains, on entretenait les outils et l’on y accomplissait de nombreuses tâches domestiques. Elle servait également d’espace de sociabilité. Les enfants y jouaient, les voisins s’y retrouvaient, les cérémonies familiales pouvaient s’y prolonger et les anciens venaient y chercher un peu d’air aux heures les plus chaudes.

La maison de Khoa permet de comprendre immédiatement pourquoi la cour était aussi importante. Elle n’est pas un vide laissé devant le bâtiment : elle constitue une pièce extérieure, peut-être la plus polyvalente de toutes.

Face à elle s’étend la maison principale, basse et largement ouverte sur l’extérieur. Son architecture appartient à la grande famille des maisons septentrionales organisées en travées, souvent trois ou cinq, les fameux « ba gian » et « năm gian ». Il faut néanmoins se garder d’en faire un modèle absolument uniforme. Le nombre de travées, la présence d’ailes latérales et la disposition des bâtiments variaient en fonction de la région, de la fortune familiale et de la taille de la propriété.

La structure traditionnelle repose essentiellement sur une ossature porteuse en bois. Chez Khoa, les anciennes poutres sont encore parfaitement lisibles sous les tuiles. Elles reposent notamment sur de solides colonnes de pierre. Les assemblages de charpente utilisent largement tenons, mortaises et chevilles, ce qui permet au bâtiment de travailler légèrement sans perdre sa cohésion. Dire qu’aucun clou métallique n’entrait jamais dans ces constructions serait toutefois excessif : c’est le principe constructif qui repose sur l’assemblage du bois plutôt que sur les fixations métalliques. Le vaste toit de tuiles remplit lui aussi une fonction climatique essentielle. Sa masse protège contre l’ensoleillement direct tandis que ses débords mettent les façades à l’abri des pluies de mousson. Associé à la faible hauteur de la maison, à l’ouverture des façades sur la cour et à la circulation naturelle de l’air, il produit une architecture remarquablement adaptée aux étés chauds et humides du delta.

Mais pour comprendre une maison vietnamienne traditionnelle, il faut regarder non seulement son architecture, mais son centre symbolique. Dans la pièce principale se trouve l’autel des ancêtres. Le culte ancestral est bien antérieur à l’influence confucéenne, même si celle-ci lui a donné une importance particulière dans l’organisation familiale vietnamienne. Les morts ne sont pas considérés comme entièrement séparés des vivants. Ils demeurent membres de la famille et continuent, d’une certaine façon, à participer à son destin. L’autel constitue donc beaucoup plus qu’un élément décoratif. On y brûle l’encens, on y présente des fruits, du thé, de l’alcool ou des plats lors du Tết, des anniversaires de décès, des mariages et des événements importants. Une réussite professionnelle, une naissance ou une décision familiale peuvent être annoncées aux ancêtres. La maison rassemble ainsi les générations présentes et les générations absentes. C’est également pourquoi sa transmission possède une importance particulière. Pour Nguyễn Văn Khoa, préserver cette demeure ne consiste pas seulement à conserver de vieilles poutres. Le musée insiste précisément sur ce point : la maison construite par son grand-père demeure le lieu où sa famille continue d’entretenir l’autel ancestral et la mémoire de plusieurs générations. L’ouverture ponctuelle aux visiteurs doit notamment contribuer à donner une valeur économique et sociale à cette conservation, à une époque où tant de maisons anciennes sont détruites.

Autour du bâtiment principal s’organisaient traditionnellement les espaces nécessaires à la vie quotidienne et à l’exploitation agricole. Cuisine, réserves, stockage du riz et des outils, abris pour les animaux ou pièces supplémentaires pouvaient occuper des bâtiments annexes disposés autour de la cour. La maison paysanne ne séparait donc pas nettement habitation et production : elle était simultanément logement, atelier, entrepôt et parfois petite exploitation agricole. L’eau constituait évidemment une autre préoccupation fondamentale. Selon les maisons et les villages, elle provenait d’un puits familial ou communautaire, auquel s’ajoutait fréquemment la récupération des eaux de pluie. De grandes jarres ou des citernes recevaient l’eau tombée des toits. Cette eau douce était particulièrement appréciée pour préparer le thé, cuisiner ou se laver. Dans un environnement soumis à d’importantes variations saisonnières, la capacité à conserver l’eau constituait une forme d’autonomie domestique essentielle.

Le jardin complétait cet ensemble. Là encore, rien n’était exclusivement décoratif. Les arbres apportaient de l’ombre, les fruitiers complétaient l’alimentation, les plantes médicinales fournissaient les premiers remèdes et certaines fleurs étaient destinées aux offrandes. Un bassin, lorsqu’il existait, permettait d’élever du poisson tout en participant à la régulation de l’eau et du microclimat de la propriété.

Même l’orientation générale de la maison répondait à une logique pratique autant que symbolique.

Dans le Nord, les façades orientées vers le sud ou le sud-est étaient particulièrement recherchées. Elles permettaient de limiter l’exposition aux vents froids venus du nord et du nord-est pendant l’hiver tout en favorisant la ventilation estivale. À ces considérations très concrètes s’ajoutaient celles du phong thủy, héritier vietnamien du feng shui chinois. Relief, eau, orientation, position du portail et disposition des bâtiments étaient pensés comme les éléments d’un même équilibre entre la famille et son environnement.

Aujourd’hui, ces maisons deviennent rares dans le delta du fleuve Rouge. L’augmentation du niveau de vie, la pression foncière et l’évolution des structures familiales ont favorisé les maisons de plusieurs étages en béton. Elles offrent davantage de surface habitable sur de petites parcelles, des salles de bains modernes, la climatisation et une intimité mieux adaptée aux familles contemporaines. Il serait donc absurde de reprocher aux habitants d’avoir préféré leur confort à la satisfaction esthétique des voyageurs. Mais cette transformation entraîne la disparition rapide d’un patrimoine architectural et, avec lui, d’une certaine manière d’organiser l’espace familial. C’est ce qui rend la maison de Khoa précieuse. Non parce qu’elle serait demeurée miraculeusement identique à ce qu’elle était il y a cent ans. Elle a changé, bien sûr. Des portes ont été réparées, l’électricité est arrivée, certains espaces ont été adaptés et les usages ont évolué. Mais sa structure demeure, tout comme sa fonction essentielle. Après la visite, nous nous sommes assis autour de la grande table. Khoa nous a offert du thé. La conversation a continué à coups de téléphone et de traductions, chacun cherchant ses mots et finissant malgré tout par se comprendre. À cet instant, la maison achevait mieux que n’importe quel discours de démontrer ce qu’elle avait toujours été. Un lieu où l’on habite, où l’on se souvient et où l’on reçoit.