
À l’ouest de Quảng Trị, lorsqu’on quitte Khe Sanh et que l’on poursuit vers les montagnes qui bordent le Laos, le Vietnam change progressivement de visage. Les rizières littorales disparaissent, les reliefs du Trường Sơn se rapprochent, les routes suivent les vallées et les cols, tandis que les villages appartiennent de plus en plus souvent aux minorités montagnardes qui peuplent depuis des siècles cette région frontalière.
C’est dans cet environnement, au thôn Chênh Vênh, dans la commune de Hướng Phùng, sous le col de Sa Mù, que se trouve Đoong Bui Homestay. L’établissement n’est pas un simple hébergement rural. Il a été créé pour faire découvrir la culture des Bru-Vân Kiều, l’un des principaux peuples autochtones du Trường Sơn central. Son nom signifie d’ailleurs, en langue vân kiều, quelque chose comme la « maison joyeuse » ou la « maison où l’on est heureux ».
Les Bru-Vân Kiều constituent l’une des 54 ethnies officiellement reconnues par l’État vietnamien. Le recensement de 2019 en dénombrait 94 598, concentrés principalement dans les anciennes provinces de Quảng Trị, Quảng Bình et Thừa Thiên-Huế. Près des trois quarts vivaient alors à Quảng Trị. Ils se répartissent en plusieurs groupes locaux, notamment Bru, Vân Kiều, Khùa, Trì et Mang Cong. Le terme français de « minorité » peut être trompeur. Il décrit une réalité démographique à l’échelle nationale, où les Kinh sont largement majoritaires, mais beaucoup moins celle de certains districts montagneux où les Bru-Vân Kiều constituent depuis longtemps une composante essentielle du peuplement. Dans l’ouest de Quảng Trị, ils voisinent notamment avec les Pa Kô et d’autres populations austroasiatiques dont les territoires traditionnels ignorent en partie la frontière moderne entre Vietnam et Laos. Leur langue permet déjà de mesurer la profondeur de cette différence culturelle. Le bru-vân kiều appartient à la famille austroasiatique, dans la branche katuïque, alors que le vietnamien relève de la branche vietique de cette même vaste famille linguistique. Les deux langues sont donc parentes à très grande distance, mais suffisamment différentes pour qu’un Vietnamien parlant uniquement le vietnamien ne comprenne pas une conversation en bru. Aujourd’hui, le bilinguisme est largement répandu, notamment chez les jeunes générations scolarisées en vietnamien.
Une civilisation de la montagne et du rẫy
Traditionnellement, l’économie des Bru-Vân Kiều reposait largement sur le nương rẫy, la culture sur essart. La technique était adaptée aux pentes du Trường Sơn : une parcelle forestière était défrichée, la végétation séchée puis brûlée, avant que soient semés riz de montagne, maïs, manioc, sésame, haricots ou différentes plantes alimentaires. Le système vietnamien résume cette succession par quatre verbes : « phát, đốt, cốt, trỉa », couper, brûler, nettoyer puis semer. Le riz de montagne, lúa rẫy, occupait une place qui dépassait largement l’alimentation. Il structurait le calendrier agricole, les fêtes et une partie du rapport au monde surnaturel. Les cérémonies liées aux semailles ou au nouveau riz associent encore aujourd’hui les ancêtres, les génies de la montagne, de la terre et des eaux. À Quảng Trị, la fête du nouveau riz demeure l’un des marqueurs importants de l’identité bru-vân kiều.
Toutefois, la sédentarisation, l’école, les routes, les barrages hydroélectriques, l’économie de marché et les politiques agricoles ont profondément transformé les modes de vie. Une partie des familles cultive désormais du riz irrigué. D’autres travaillent dans les plantations, notamment le café dans la région de Hướng Hóa, dans les services, le commerce frontalier ou les entreprises locales. Les cultures vivrières de montagne subsistent, mais elles s’insèrent désormais dans une économie beaucoup plus diversifiée. C’est précisément ce qui rend Đoong Bui intéressant : le lieu ne cherche pas seulement à conserver une culture sous cloche, mais à en faire une ressource économique contemporaine.
Une jeune génération qui revient au village

L’histoire du homestay est à cet égard révélatrice. Sa créatrice, Hồ Thị Thiết, née en 2002 dans le village de Chênh Vênh, est elle-même Bru-Vân Kiều. Après avoir suivi à Huế une formation supérieure en pharmacie, elle aurait pu chercher un emploi en ville. Elle choisit au contraire de revenir dans son village et de développer un projet de tourisme communautaire. L’idée lui était venue en observant le succès de villages ethniques de Hà Giang ou de Lào Cai : pourquoi les paysages et la culture du Trường Sơn ne pourraient-ils pas susciter le même intérêt ?
À partir de 2022, elle participe à des formations consacrées au tourisme communautaire et à l’écotourisme. En 2023, elle transforme progressivement la maison familiale en hébergement et lui donne le nom de Đoong Bui. Plusieurs maisons sur pilotis peuvent désormais recevoir les visiteurs. L’entreprise paraît modeste, mais elle traduit une évolution considérable. La maison traditionnelle bru-vân kiều n’est pas simplement un bâtiment. Certains espaces possèdent une fonction familiale et rituelle précise. La partie centrale notamment peut être considérée comme l’espace le plus important de l’habitation et n’était traditionnellement pas ouverte indistinctement aux étrangers. Transformer une maison familiale en homestay suppose donc aussi une adaptation des usages et une négociation entre tradition et activité touristique.
La cuisine : le goût de la forêt et de la montagne
La différence se perçoit immédiatement à table. La cuisine bru-vân kiều est traditionnellement beaucoup plus étroitement liée à la forêt, aux cours d’eau et aux produits du rẫy que la cuisine des plaines vietnamiennes.

Le repas ne cherche pas nécessairement la sophistication d’un bún bò Huế ou l’équilibre minutieux d’une cuisine urbaine. Il repose davantage sur le produit : riz, volaille, poisson, légumes et pousses sauvages, herbes aromatiques, bambou, tubercules, poissons de rivière ou de ruisseau. Les ressources naturelles disponibles déterminaient historiquement le menu. Riz, manioc et patates fournissaient les féculents. Les rivières procuraient poissons et crustacés. Les forêts apportaient pousses de bambou, feuilles, racines et plantes aromatiques. La viande provenait de l’élevage ou, autrefois davantage qu’aujourd’hui, de la chasse.
À Đoong Bui, la présentation elle-même raconte cette culture. Le repas est disposé sur un grand mẹt, plateau circulaire tressé, couvert de feuilles de bananier. Au centre et autour prennent place différents mets destinés à être partagés. Le principe est très vietnamien, tout le monde partage les mêmes plats, mais les produits et les préparations rappellent que l’on se trouve dans les montagnes. Les couleurs du riz, des légumes, du poisson grillé et des pousses de bambou composent le plateau avant même que l’on commence à manger. Une soupe est apportée à part, tandis que les fruits peuvent associer produits tropicaux désormais largement cultivés ou commercialisés dans toute la région, comme le mangoustan ou le fruit du dragon.
Đoong Bui propose également une spécialité plus directement liée à la culture locale : le A dưt ou A yữh, gâteau de riz gluant et de sésame noir. Sa préparation est présentée aux visiteurs, qui peuvent participer au pilage du riz et à la confection. Il ne s’agit pas traditionnellement d’une pâtisserie quotidienne : elle est notamment associée à l’accueil des invités importants ou à certaines cérémonies familiales, dont les mariages. L’expérience culinaire devient donc presque une petite leçon d’ethnologie. On ne vient pas simplement manger « vietnamien ». On découvre qu’il existe plusieurs cuisines vietnamiennes, produites par des milieux naturels, des populations et des histoires différentes.
Un autre Vietnam
C’est probablement ce qui frappe le plus lorsque l’on voyage à travers le pays. Depuis les plaines densément cultivées du delta du Fleuve Rouge jusqu’aux plateaux du Centre, le terme « Vietnamien » recouvre des réalités extrêmement diverses. Les Kinh représentent la grande majorité de la population et leur langue, leur culture administrative et leur histoire ont structuré l’État vietnamien moderne. Mais les régions montagneuses constituent depuis des siècles les territoires d’autres peuples, parfois établis de part et d’autre des frontières contemporaines. Les Bru-Vân Kiều en sont un bon exemple. Le Trường Sơn n’a jamais été pour eux une périphérie. Il était leur centre.
Le réseau de chemins forestiers qui deviendra pendant les guerres la piste Hồ Chí Minh traversait donc des territoires déjà habités, cultivés et parcourus par ces populations. Les armées nord-vietnamiennes ne progressaient pas dans une jungle vide. Elles empruntaient un espace humain dont elles dépendaient en partie pour les guides, les porteurs, les renseignements et les ressources. Cela permet aussi de regarder autrement l’histoire militaire de la région. Khe Sanh, la Route 9, le Laos, les cols et la piste Hồ Chí Minh occupent une place considérable dans l’histoire occidentale de la guerre du Vietnam. Mais pour les Bru-Vân Kiều, ces montagnes étaient d’abord leurs villages, leurs champs et leurs lieux sacrés avant de devenir un champ de bataille. La guerre a brutalement superposé sa géographie à la leur.
Du tourisme communautaire plutôt que du folklore
Le développement de lieux comme Đoong Bui pose naturellement une question : comment transformer la culture en ressource touristique sans la réduire au folklore ? Le risque existe. Costumes, plats « traditionnels », danses et maisons sur pilotis peuvent rapidement devenir une mise en scène destinée aux visiteurs, comme cela s’est produit dans certaines régions très touristiques d’Asie. Mais le cas de Đoong Bui présente une caractéristique intéressante : le projet vient de la communauté elle-même, et plus précisément d’une jeune femme Bru-Vân Kiều ayant choisi de revenir vivre au village. Le tourisme devient alors un moyen de diversifier les revenus tout en donnant une valeur économique à des connaissances que la modernisation pouvait rendre moins visibles. Préparer un gâteau traditionnel, connaître les plantes de la forêt, expliquer les rites, cuisiner les produits locaux ou raconter l’histoire du village cesse d’être seulement une survivance du passé. Cela peut devenir un métier.
Hồ Thị Thiết souhaite d’ailleurs associer progressivement d’autres familles du village au projet, notamment pour l’approvisionnement alimentaire et l’accueil des visiteurs. L’objectif dépasse ainsi la simple rentabilité d’un homestay : il s’agit de créer des revenus dans une région où les possibilités d’emploi demeurent limitées. Cette évolution est peut-être l’une des formes les plus intéressantes du tourisme au Vietnam contemporain. On ne vient plus uniquement photographier une « minorité ethnique ». On dort chez elle. On mange ce qu’elle prépare. On écoute sa langue. On découvre les transformations de son mode de vie. Et l’on comprend surtout que tradition et modernité ne sont nullement incompatibles. La jeune génération peut utiliser Facebook, avoir étudié à Huế, conduire une moto, gérer un homestay sur Internet et continuer simultanément à parler bru-vân kiều, préparer les recettes familiales et vivre dans son village…