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Cam Ranh, une baie au cœur des équilibres navals de l’Asie

La baie de Cam Ranh constitue l’un des principaux atouts géostratégiques du Vietnam. Son intérêt tient d’abord à la géographie : une vaste rade naturellement abritée, des fonds importants, une entrée facilement contrôlable et une ouverture immédiate sur les grandes routes maritimes d’Asie orientale. Le port international, distinct de la base militaire vietnamienne, dispose d’une profondeur moyenne d’environ vingt mètres dans ses zones d’accueil et a été conçu pour recevoir des bâtiments de très fort tonnage, les autorités vietnamiennes mentionnant même des navires atteignant 110 000 tonnes de port en lourd.

Cette capacité prend une importance particulière dans le contexte des tensions qui persistent dans ce que la géographie internationale appelle la mer de Chine méridionale, et que les Vietnamiens désignent comme le Biển Đông, littéralement la « mer de l’Est ». La nuance terminologique n’est évidemment pas innocente. Cam Ranh se trouve à proximité des routes reliant Singapour, le détroit de Malacca, Hong Kong, la Chine méridionale et le Japon, mais aussi face aux espaces maritimes disputés des Paracels et des Spratleys. À regarder son histoire, on pourrait presque soutenir que chaque puissance navale présente en Asie depuis la fin du XIXᵉ siècle a fini, tôt ou tard, par comprendre l’intérêt de Cam Ranh.

Une baie remarquée dès les débuts de la présence française

Les Français en avaient très tôt identifié les qualités. Étienne Aymonier, administrateur, orientaliste et remarquable connaisseur des populations chames, décrit longuement le site dans ses Notes sur l’Annam. La première partie, consacrée au Bình Thuận, paraît en 1885, avant les études sur le Khánh Hòa publiées en 1886.

Il écrit notamment :

« Cette baie portée sur les cartes sous les dénominations erronées de Cameraigne, Cameragne ou Cam Ranh est appelée par les Annamites Cùra Cam Linh, prononcé Kame Ligne, corruption probable du tjame Kame Lieng, un nom d’arbre. Située à 6 milles au nord du faux cap Varella, entourée de hautes montagnes, elle se compose d’une baie extérieure et d’un port intérieur qui donnent les plus beaux mouillages de la côte de l’Annam. » Aymonier décrit ensuite avec une précision presque hydrographique l’île de Tagne, l’actuelle Bình Ba, les deux passes donnant accès à la rade et, surtout, la grande passe méridionale, large d’environ deux milles et présentant déjà des profondeurs de 26 à 29 mètres.

Tout est pratiquement dit. Bien avant les cuirassés, les sous-marins et les porte-avions, l’observateur français avait identifié les trois qualités fondamentales de Cam Ranh : profondeur, protection et accessibilité.

À la fin du XIXᵉ siècle, le problème est pourtant moins maritime que terrestre. La baie est remarquable mais reste isolée. Les communications le long de la côte sont difficiles, les infrastructures inexistantes et Nha Trang apparaît comme un centre administratif beaucoup plus commode.

Paul Doumer et la transformation du mouillage en port

Le changement intervient au tournant du siècle. Sous le gouvernement général de Paul Doumer, de 1897 à 1902, l’Indochine entre dans une phase d’équipement beaucoup plus systématique. Routes, chemins de fer, ports et infrastructures doivent non seulement servir l’économie coloniale, mais également donner à la péninsule une cohérence stratégique. Cam Ranh se situe à proximité immédiate des routes empruntées par les vapeurs circulant entre Singapour, Saïgon, Hong Kong et les ports chinois. Son potentiel n’échappe pas à Pierre Sauvaire de Barthélémy, explorateur français qui avait parcouru l’Indochine dans les années 1890.

Avec son associé Robert de Pourtalès, il entreprend d’y créer un véritable établissement économique. Les activités développées sont très diverses : débarquement, dépôt de charbon, armement de jonques et de chaloupes, salines, pêche, plantations, élevage et magasinage. Un annuaire économique de l’Indochine de 1910 mentionne encore explicitement l’entreprise « P. de Barthélémy et R. de Pourtalès » à Cam Ranh et son dépôt de charbon.

Le projet était ambitieux. Il fallait créer pratiquement ex nihilo les infrastructures permettant de ravitailler les bâtiments utilisant cette rade encore dépourvue de véritable port. Les archives vietnamiennes rappellent que Barthélémy et Pourtalès établirent progressivement des installations pour la pêche et le séchage du poisson, des salines à Trại Cá, une exploitation forestière à Ba Ngòi, des plantations de cocotiers et, surtout, un dépôt de charbon. Les terres mises en valeur par Barthélémy furent finalement constituées en concession permanente en mai 1907. Cam Ranh venait de passer du statut de magnifique mouillage naturel à celui de point de ravitaillement maritime.

L’histoire allait presque immédiatement démontrer l’importance de cette transformation.

1905 : l’escadre russe en route vers Tsushima

En avril 1905 apparaît au large de l’Annam l’une des formations navales les plus extraordinaires de son époque. Depuis octobre 1904, la deuxième escadre russe du Pacifique, formée autour de la flotte de la Baltique et commandée par l’amiral Zinovi Rojestvenski, a parcouru près de 18 000 milles nautiques depuis la Baltique, contourné l’Afrique et traversé l’océan Indien afin de rejoindre l’Extrême-Orient. Il faut ici corriger un chiffre souvent repris : il ne s’agit pas de 145 navires. Selon la manière de compter bâtiments de guerre, transports et auxiliaires, la formation arrivée en Extrême-Orient comprend autour d’une quarantaine de bâtiments. La force russe qui se présentera finalement devant Tsushima compte notamment douze cuirassés, huit croiseurs et neuf torpilleurs selon le décompte de Larousse. Rojestvenski arrive à Cam Ranh le 14 avril 1905. L’escadre a alors un besoin impérieux de charbon, de vivres, de repos et d’entretien. La France se trouve cependant dans une position diplomatique délicate. Elle est alliée à la Russie, mais demeure neutre dans la guerre russo-japonaise. Londres et Tokyo protestent contre une présence russe trop prolongée dans les eaux françaises. Paris doit donc officiellement faire respecter sa neutralité. Commence alors un étrange jeu naval. Les Russes quittent Cam Ranh, mouillent plus au nord, notamment à Vân Phong, reviennent dans les parages, se ravitaillent et attendent l’escadre de renfort de l’amiral Nebogatov. Ils restent ainsi près d’un mois sur les côtes de l’Indochine avant de reprendre leur route vers le nord le 14 mai. Deux semaines plus tard, les 27 et 28 mai 1905, la flotte japonaise de l’amiral Tōgō anéantit pratiquement l’escadre russe dans le détroit de Tsushima.

Cam Ranh venait ainsi d’entrer brutalement dans la grande histoire navale mondiale.

Un détail mérite cependant d’être dissocié de cet épisode. Le monument de Lái Thiêu, près de Saïgon, consacré aux marins russes du croiseur Diana, n’est pas directement lié à l’escadre de Rojestvenski. Le Diana appartenait à la première escadre russe du Pacifique et avait gagné Saïgon après la bataille de la mer Jaune d’août 1904. Il y fut interné par les autorités françaises. Plusieurs de ses marins moururent ensuite à Saïgon. Le monument actuel rappelle donc la guerre russo-japonaise et l’ancienne présence maritime russe en Indochine, mais pas directement l’escale de Cam Ranh de 1905.

Le projet français d’une grande base navale

Curieusement, malgré l’expérience de 1905, la Marine nationale ne transforme pas immédiatement Cam Ranh en grande base. Ce n’est qu’à partir de 1930 qu’un véritable programme est élaboré. Les projets français de l’époque sont très ambitieux : Cam Ranh doit devenir le principal point d’appui naval de l’Indochine et être capable de recevoir les plus gros bâtiments de la flotte. Le projet repose sur trois ensembles.

Au sud-est de la baie devait se trouver la partie opérationnelle, avec les quais, les dépôts de carburant et de munitions et les installations nécessaires aux équipages.

Au sud était prévu un arsenal doté d’ateliers et de formes de radoub.

À l’ouest devait être développée une base aéronavale.

Il faut donc corriger l’idée selon laquelle une base destinée aux sous-marins aurait été créée à Cam Ranh dès 1933. La grande station de sous-marins française fut aménagée à l’arsenal de Saïgon en 1936. Cam Ranh relevait d’un projet beaucoup plus vaste de base navale et aéronavale. Le programme français reste cependant très incomplet. Le manque de crédits, les priorités métropolitaines puis surtout la guerre en Europe interrompent les travaux en 1940. Seule une partie du dispositif est achevée. Une batterie côtière est notamment installée sur l’île de Tagne, l’actuelle Bình Ba, afin de défendre l’entrée de la rade. Les Japonais comprendront à leur tour immédiatement l’intérêt de l’endroit. À partir de 1941, Cam Ranh devient l’un des points d’appui utilisés par la marine impériale japonaise dans son expansion vers la Malaisie, Bornéo et les Indes néerlandaises. En janvier 1945, l’aviation embarquée américaine attaque les installations japonaises de la baie.

Bình Ba, une île militaire

L’île de Bình Ba, ancienne île de Tagne, conserve elle aussi une histoire singulière.

À partir de 1946 y est installée la Compagnie de discipline des régiments étrangers en Extrême-Orient, la CDRE/EO. Rattachée au 2ᵉ Régiment étranger d’infanterie, elle reçoit les légionnaires sanctionnés pour des infractions graves. Le choix d’une île isolée, à l’entrée d’une baie militaire, n’a évidemment rien d’un hasard.

La CDRE/EO est officiellement dissoute en août 1954, même si certains de ses éléments restent encore sur place plusieurs mois. Le site est ensuite repris par le commando Jaubert de la Marine nationale. L’histoire militaire française de Cam Ranh ne se limite donc pas aux quais et aux navires. Elle laisse également derrière elle une géographie de batteries, de casernements et de zones interdites qui a longtemps façonné l’accès à la baie.

Les Américains : Cam Ranh devient une immense plate-forme logistique

Les États-Unis vont changer complètement l’échelle du site. À partir de 1965, Cam Ranh est transformée en complexe militaire interarmées. Contrairement à ce que l’on écrit parfois, le port ne sert pas uniquement au ravitaillement des forces opérant sur les hauts plateaux. Il devient l’un des principaux ports logistiques américains du Sud-Vietnam, destiné au déchargement des hommes, du matériel, des véhicules, du carburant et des approvisionnements acheminés par mer. Army, Navy, Air Force et Marine Corps disposent d’installations dans le complexe.

La baie possède surtout un avantage considérable : elle est plus facile à sécuriser que nombre d’autres grandes bases du pays. À proximité immédiate est construite une importante base aérienne. Le 12th Tactical Fighter Wing s’y installe en novembre 1965 avec ses F-4C Phantom II et y conduit des missions d’appui, d’interdiction et de patrouille de combat jusqu’en 1970. Cam Ranh devient également l’un des grands centres du transport aérien tactique. Le 483rd Tactical Airlift Wing, équipé notamment de C-7 Caribou, y est basé à partir de 1966 et assure le ravitaillement des terrains avancés, les évacuations, le transport de troupes et les largages sur des positions isolées.

La base aérienne américaine constitue aujourd’hui l’origine directe de l’aéroport international de Cam Ranh.

1979-2002 : la grande base soviétique

La chute de Saïgon en 1975 ouvre une nouvelle période. Quatre ans plus tard, en mai 1979, quelques semaines après la guerre sino-vietnamienne, Hanoï accorde à l’Union soviétique l’usage de Cam Ranh pour une durée prévue de vingt-cinq ans. Pour Moscou, la position est exceptionnelle. Cam Ranh permet à la flotte soviétique du Pacifique de disposer d’un point d’appui avancé en mer de Chine méridionale et vers l’océan Indien, très loin de Vladivostok. Des bâtiments de surface, des sous-marins, des navires auxiliaires et des avions de reconnaissance à long rayon d’action peuvent désormais opérer depuis ou avec le soutien de la baie. Dans les années 1980, Cam Ranh devient le plus important point d’appui naval soviétique hors de l’URSS. Une analyse américaine de l’époque évoque des mouillages capables de recevoir des dizaines de bâtiments et une présence soviétique permanente considérable. Les Soviétiques agrandissent massivement les installations américaines existantes, construisent de nouveaux quais, des bassins flottants, des zones techniques, des dépôts et des équipements destinés notamment aux sous-marins. Mais la disparition de l’URSS modifie complètement la donne. La présence russe décroît rapidement dans les années 1990. Moscou décide finalement de quitter Cam Ranh avant même l’expiration du bail. Le transfert définitif des installations au Vietnam intervient le 2 mai 2002.

Le retour du Vietnam

Cette date marque probablement la rupture la plus importante de toute l’histoire récente de Cam Ranh. Depuis 2002, la baie n’est plus la base permanente d’une puissance étrangère. Hanoï entreprend de moderniser ses propres infrastructures militaires et, à partir de 2010, développe parallèlement un port destiné à accueillir des bâtiments étrangers. Cette distinction est fondamentale. D’un côté se trouve le quân cảng Cam Ranh, le port militaire vietnamien, aujourd’hui au cœur du dispositif naval du pays.

De l’autre se trouve le Cảng Quốc tế Cam Ranh, le port international ouvert en 2016, destiné à recevoir des navires civils et militaires étrangers pour des escales, du ravitaillement, de l’entretien ou des visites de coopération.

Entre les deux, le Vietnam conserve le contrôle. Cette architecture correspond parfaitement à la doctrine stratégique vietnamienne. Le Livre blanc de la défense de 2019 réaffirme les « quatre non » : pas d’alliance militaire, pas d’alignement d’un pays contre un autre, pas de base militaire étrangère sur le territoire vietnamien ou d’utilisation du territoire contre un autre État, pas de recours ou de menace de recours à la force dans les relations internationales. Cam Ranh n’est donc plus proposée à une grande puissance.

Une diplomatie navale

Cette doctrine explique la visite très remarquée du secrétaire américain à la Défense Leon Panetta, le 3 juin 2012. Panetta souligne alors le potentiel de Cam Ranh pour les escales américaines dans le contexte du redéploiement stratégique des États-Unis vers l’Asie-Pacifique. Il ne s’agit pourtant pas de rétablir la base américaine de la guerre du Vietnam. Washington cherche un accès portuaire, Hanoï refuse une implantation permanente. La même logique s’applique à la Russie. En 2014, un accord simplifie les procédures d’escale des bâtiments russes, mais il n’aboutit pas au rétablissement d’une base navale russe permanente. Les coopérations russes sont cependant importantes, notamment parce que le Vietnam a acheté six sous-marins Projet 636.1, classe Kilo, livrés entre 2014 et 2017. La Russie a participé à la formation des équipages et au développement des infrastructures de soutien et de maintenance à Cam Ranh. Il faut donc corriger une autre formulation : depuis 2016, la Russie n’exploite pas une nouvelle base sous-marine à Cam Ranh. Des entreprises et spécialistes russes participent au soutien des matériels russes de la marine vietnamienne, notamment les Kilo, mais les installations appartiennent au dispositif vietnamien. En 2016, le centre russe SSTC annonçait simplement l’ouverture d’une représentation à Cam Ranh dans le cadre de cette coopération technique.

Le retour symbolique de la Marine française

Le 2 mai 2016, le BPC Tonnerre entre dans le tout nouveau port international de Cam Ranh. L’escale possède évidemment une forte charge historique. Un grand bâtiment français revient dans une baie qui avait été pensée trois quarts de siècle auparavant comme le principal point d’appui naval français en Indochine. Mais le contexte est désormais entièrement différent : le navire français est l’invité de la marine vietnamienne souveraine.

Le Tonnerre, bâtiment de 200 mètres et de plus de 21 000 tonnes à pleine charge, est alors le troisième bâtiment militaire étranger accueilli depuis l’ouverture du nouveau port en mars 2016. Le 6 mai, il effectue avec la frégate vietnamienne Đinh Tiên Hoàng des manœuvres tactiques et un exercice de sauvetage en mer.

Depuis, le port a reçu des bâtiments russes, américains, japonais, indiens, australiens, sud-coréens, chinois et d’autres marines. En juillet 2024 encore, le bâtiment de commandement USS Blue Ridge, navire amiral de la VIIᵉ flotte américaine, et le garde-côtes USCGC Waesche y effectuaient une escale de cinq jours. La meilleure démonstration de la stratégie vietnamienne est probablement là : un navire américain peut succéder à un bâtiment russe, japonais, français ou chinois sans que Cam Ranh devienne la base de l’un d’entre eux.

Une permanence remarquable

Il existe finalement une étonnante continuité entre la description d’Aymonier et les préoccupations stratégiques contemporaines. En 1885, il observait une baie entourée de montagnes, dotée de passes profondes et offrant « les plus beaux mouillages de la côte de l’Annam ». En 1905, les Russes y cherchaient le repos et le charbon avant Tsushima. Dans les années 1930, la France voulait en faire sa principale base navale d’Indochine. Les Japonais s’en servirent pour leur expansion vers le Sud. Les Américains en firent un immense complexe logistique et aérien. Les Soviétiques, leur plus grande base avancée hors de leur territoire. Et le Vietnam contemporain y a installé l’un des principaux centres de sa puissance navale tout en transformant le port international en instrument de diplomatie militaire. Cam Ranh est donc bien davantage qu’un port.

La différence fondamentale avec les périodes précédentes tient au fait qu’aujourd’hui le Vietnam utilise cette géographie pour préserver sa propre autonomie. La valeur de Cam Ranh ne réside plus seulement dans la possibilité d’y accueillir une flotte étrangère, mais dans la capacité de Hanoï à ouvrir successivement ses quais à plusieurs marines sans consentir à aucune le privilège d’y demeurer. Dans une mer de Chine méridionale où les rapports de puissance se durcissent, cette position donne au Vietnam quelque chose de plus précieux encore qu’une grande base navale : une marge de manœuvre diplomatique.

Enfin, cette histoire possède une curieuse prolongation française. Pierre Sauvaire de Barthélémy, l’un des premiers à avoir voulu transformer Cam Ranh en port moderne, était lié au château de Barthélémy à Paray-Douaville, dans les Yvelines, dont il hérita et dont il fut maire de la commune à partir de 1925. Le château conserve encore des souvenirs et des objets rapportés de ses voyages en Indochine. Ainsi, entre une baie stratégique du littoral vietnamien et un château de la plaine beauceronne, à quelques dizaines de kilomètres de Versailles, subsiste encore aujourd’hui un discret fil de l’histoire indochinoise.