
À l’extrémité méridionale du Vietnam, Cà Mau s’avance entre deux mers comme une terre encore inachevée. À l’ouest s’étend le golfe de Thaïlande ; à l’est, la mer de Chine méridionale, appelée au Vietnam « mer de l’Est ». Entre les deux, la péninsule forme l’ultime prolongement du delta du Mékong, un territoire presque horizontal où les limites entre le continent, les fleuves et la mer paraissent constamment remises en question.
Depuis la réorganisation administrative de 2025, l’ancienne province de Bạc Liêu et celle de Cà Mau ont été réunies au sein d’une nouvelle province de Cà Mau. Le territoire administratif actuel est donc sensiblement plus vaste que la région historique que l’on associait naguère à la pointe méridionale du pays.
Mais le Cà Mau que découvre le voyageur demeure d’abord celui de l’eau.
Ici, les routes sont relativement récentes à l’échelle de l’histoire du peuplement. Pendant des générations, les rivières et les canaux furent les véritables voies de communication. Les maisons s’établissaient sur les berges, les marchés aux confluences, les villages le long des cours d’eau. Le bateau remplissait les fonctions que la motocyclette et l’automobile assument aujourd’hui. Même lorsque l’on circule désormais sur l’asphalte, le canal reste rarement très loin.
Cette omniprésence de l’eau explique la physionomie singulière de la région : rizières basses, chenaux, vasières, forêts de palétuviers, marais à cajeputiers et étendues aquacoles se succèdent sans rupture nette. Cà Mau appartient pleinement à ce monde amphibie caractéristique du bas Mékong, mais il en constitue en quelque sorte l’aboutissement.
Pendant longtemps, cette région constitua une marge.
Les sources vietnamiennes décrivent encore le Cà Mau des XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles comme un pays de forêts, de terrains humides, de sols acides et de faible peuplement. Les premières implantations durables se concentrèrent sur les rives des grandes rivières. À la fin du XVIIᵉ siècle, des hameaux sont attestés notamment le long des rivières Bảy Háp, Ông Đốc et Gành Hào. La région fut progressivement intégrée aux territoires contrôlés par les Nguyễn, puis administrée au sein de Hà Tiên.
Cette conquête du sol fut donc autant hydraulique que politique.
Il fallait défricher, creuser, drainer, endiguer, aménager des chenaux et apprendre à composer avec des terres fréquemment acides ou saumâtres. Le paysage contemporain porte encore les traces de cette lente transformation. Ici, comme ailleurs dans le delta, ce qui paraît « naturel » est souvent le résultat de plusieurs siècles d’intervention humaine.
Cà Mau est aussi une terre de rencontres. Les Vietnamiens Kinh y ont progressivement rejoint et côtoyé des populations khmères et chinoises, les Hoa. Cette superposition des peuplements apparaît dans les pratiques religieuses, les pagodes, les temples, les sanctuaires villageois, les cultes des ancêtres et jusque dans les traditions culinaires. Il serait toutefois trop simple de parler d’une éternelle « cohabitation harmonieuse ». Comme partout dans le delta, cette histoire fut faite d’échanges, de métissages, mais aussi de concurrences foncières, de rapports de pouvoir et de transformations démographiques.
Le royaume de la mangrove
La mangrove demeure l’un des grands marqueurs paysagers de Cà Mau.
À Đất Mũi, elle forme l’une des plus importantes étendues subsistantes de mangrove de la péninsule de Cà Mau. Les palétuviers occupent cet espace incertain où la terre se construit et disparaît au rythme des marées et des apports de sédiments. Il faut ici distinguer plusieurs protections souvent confondues. La réserve de biosphère de Mũi Cà Mau a été reconnue par l’UNESCO en 2009. Elle couvre 371 506 hectares et comprend notamment le parc national de Mũi Cà Mau, celui d’U Minh Hạ ainsi que des espaces marins et littoraux. Le parc national de Mũi Cà Mau, quant à lui, a été inscrit en 2012 sur la liste des zones humides d’importance internationale de la Convention de Ramsar. Le lieu possède une particularité géographique remarquable. C’est le seul secteur du Vietnam où se rencontrent deux régimes de marée, celui du golfe de Thaïlande et celui de la mer de Chine méridionale. Cette interaction contribue à l’accumulation des sédiments et à la formation continuelle de nouvelles vasières. À certains endroits, le pays semble littéralement continuer à se fabriquer sous les yeux du visiteur. La biodiversité y est considérable. La réserve abrite notamment macaques crabiers, cigognes peintes, tantales indiens, pélicans à bec tacheté et de nombreuses espèces liées aux écosystèmes de mangrove. Les vasières constituent également des zones d’étape importantes pour les oiseaux migrateurs.
Mais cette forêt n’est nullement intacte.
Une grande partie des mangroves de la péninsule fut détruite pendant la guerre, puis convertie après 1975 en terres agricoles et surtout en bassins d’aquaculture. Des politiques de restauration ont été engagées à partir de la fin des années 1990, avec dans certains secteurs une recolonisation spectaculaire par les palétuviers.
La crevette, nouvel or de Cà Mau

Aujourd’hui, le paysage économique de Cà Mau ne peut être compris sans la crevette.
L’aquaculture est devenue l’un des piliers de l’économie régionale. On rencontre des exploitations intensives, mais aussi des systèmes beaucoup plus intégrés, notamment l’association riz-crevette et l’élevage de crevettes sous couvert forestier. Avant même l’élargissement administratif de 2025, l’ancienne province comptait environ 280 000 hectares consacrés à l’élevage de crevettes. Après la fusion avec Bạc Liêu, l’importance du secteur est devenue plus considérable encore : en 2026, la nouvelle province comptait plus de 416 000 hectares voués à la crevetticulture et les produits de la mer constituaient l’un de ses principaux moteurs économiques.
Cette réussite possède toutefois son revers.
L’extension de l’aquaculture a contribué historiquement à la destruction de mangroves et, dans certains systèmes intensifs, à la dégradation des sols et de la qualité des eaux. Mais il serait inexact d’attribuer à la seule crevetticulture la salinisation du territoire. Celle-ci résulte également de la pénétration naturelle des eaux marines, de la diminution des apports d’eau douce pendant la saison sèche, des aménagements hydrauliques, de l’extraction des eaux souterraines, de l’affaissement du delta et du changement climatique. Le paradoxe est que la crevette constitue simultanément un facteur de transformation environnementale et l’un des moyens d’adaptation à la salinité. Le modèle riz-crevette, dans lequel l’eau douce permet de cultiver du riz pendant une partie de l’année avant que l’eau saumâtre ne soit utilisée pour l’élevage des crevettes, est aujourd’hui considéré comme l’une des réponses possibles à la modification du régime hydrologique du delta. Cà Mau résume ainsi à lui seul les contradictions contemporaines du Mékong : produire davantage tout en préservant le milieu qui rend cette production possible.
Une géographie de refuge
La complexité de ce territoire lui conféra également une importance militaire considérable.
Forêts, marais, canaux et faibles possibilités de circulation terrestre rendaient le contrôle de Cà Mau particulièrement difficile. Durant les guerres du XXᵉ siècle, les régions d’U Minh et de Cà Mau constituèrent des espaces privilégiés pour l’installation de bases clandestines et la circulation des combattants. Il faut toutefois se garder de projeter sur toute la période coloniale l’image d’un immense maquis permanent. La résistance prit des formes variables selon les époques. Lors de la guerre d’Indochine, puis surtout pendant le conflit opposant la République du Vietnam et les États-Unis aux forces communistes, l’enchevêtrement des forêts et des voies d’eau offrit aux guérillas un environnement particulièrement favorable. Cette fonction apparaît encore dans les nombreux lieux de mémoire de la région. À Tân Bằng, par exemple, l’attaque d’un poste français en septembre 1946 est commémorée comme l’un des premiers épisodes locaux de la résistance contre le retour français. Plus tard, U Minh devint l’une des grandes zones de bases révolutionnaires du Sud. Cà Mau fut également relié au Nord par mer. À Vàm Lũng, à partir de 1962, arrivèrent des navires clandestins de la « route Hồ Chí Minh maritime », chargés d’armes et de matériel destinés aux forces combattant dans le Sud. Entre 1962 et 1970, les autorités vietnamiennes recensent 76 voyages ayant débarqué à Vàm Lũng plus de 4 000 tonnes d’armes et de matériel. La géographie qui avait longtemps retardé l’intégration économique de la région était devenue un avantage militaire.
Le pays qui finit dans la mer
Aujourd’hui, cette situation périphérique s’estompe progressivement. Les routes ont remplacé une partie des anciennes liaisons fluviales, les ouvrages d’art désenclavent les villages et le tourisme atteint désormais jusqu’à Đất Mũi.
Le cap Cà Mau en est devenu le symbole.

On y vient pour atteindre l’extrémité méridionale du pays, photographier les bornes, observer la mangrove et contempler cette côte basse où aucune montagne, aucune falaise ne signale la fin du continent. Le Vietnam ne s’y achève pas brutalement. Il se dissout progressivement dans l’eau.
Cette impression explique sans doute ce qui rend Cà Mau si particulier.
Le spectaculaire n’y est jamais immédiat. Il faut regarder longtemps pour comprendre ce territoire fait de boue, d’eau, de racines et de travail humain. Les paysages n’ont ni la verticalité de Hà Giang, ni les falaises calcaires de la baie d’Ha Long, ni la monumentalité de Huế. Leur grandeur est ailleurs, dans cette lutte silencieuse entre le fleuve et la mer, entre l’érosion et l’alluvionnement, entre la forêt et les bassins aquacoles. Cà Mau n’est donc pas seulement le « bout du Vietnam ». C’est un territoire où le pays semble encore en train de se construire. Une terre amphibie, fragile et obstinée, née de l’eau et vivant toujours avec elle.