
Pour les militaires français, du moins ceux de ma génération, Béatrice évoque l’ouverture de la bataille, Gabrielle confirme l’ampleur des premiers succès du Việt Minh et A1, l’ancienne Éliane 2, est entrée dans l’histoire en raison notamment de l’explosion, le 6 mai 1954, de la mine creusée sous ses défenses. À côté de ces lieux devenus emblématiques, Éliane 4, que les Vietnamiens désignent aujourd’hui sous le nom de C2, demeure presque oubliée. Pourtant, sa chute, dans la matinée du 7 mai, achève pratiquement l’effondrement du dispositif français sur les hauteurs orientales et précède de quelques heures la cessation des combats dans le réduit central.
C2 occupe une position intermédiaire dans la chaîne des collines de l’est. Située au nord d’A1, l’ancienne Éliane 2, elle est reliée à C1, Éliane 1, par une sorte de selle. Sa pente intérieure descend vers l’ancienne route provinciale 41, aujourd’hui l’axe principal traversant Điện Biên Phủ, ce qui facilitait l’acheminement des renforts et les contre-attaques françaises. Avec Éliane 1, Éliane 2 et les positions établies plus bas vers la Nam Youm, elle constitue l’un des verrous protégeant l’accès oriental au cœur du camp retranché.

La stèle visible aujourd’hui sur la colline indique que le point d’appui fut d’abord tenu par des éléments du 4e régiment de tirailleurs marocains. Elle mentionne ensuite l’arrivée de nombreux renforts. Il faut cependant se méfier d’une lecture trop littérale de cette inscription, car la garnison d’Éliane 4 évolue constamment au cours de la bataille. La présence du 5e Bataillon de parachutistes vietnamiens, le 5e BPVN, sur Éliane 4 est attestée dès les premières semaines de la bataille, aux côtés notamment du 6e Bataillon de parachutistes coloniaux. Le 16 mars, le 6e BPC de Bigeard s’installe ainsi sur la position avec le 5e BPVN. La composition de la garnison évolue ensuite au gré des relèves, des pertes et des renforts, mais les parachutistes vietnamiens y demeurent engagés jusqu’aux toutes dernières heures de Điện Biên Phủ. Sur ce point, le témoignage de Võ Nguyên Giáp lui-même est sans ambiguïté. Évoquant les combats qui se poursuivent au matin du 7 mai sur C2, l’ancienne Éliane 4, il écrit dans ses mémoires : « Le 5e bataillon de paras vietnamiens (5e BPVN) résistait vaillamment, appuyé sur les ouvrages fortifiés. » Giáp précise que le 215e bataillon du 98e régiment avait lancé plusieurs vagues d’assaut contre la position sans parvenir à l’emporter. Une partie de ses hommes réussit à s’infiltrer à l’intérieur du point d’appui, mais l’arrivée de renforts venus de Mường Thanh permit encore aux parachutistes de contre-attaquer. Ainsi, au lever du jour du 7 mai 1954, C2 demeure bel et bien disputée. Ce témoignage vietnamien est d’autant plus précieux qu’il confirme directement les récits français et démontre que l’indication portée aujourd’hui sur la stèle, qui situe la conquête définitive de C2 à « 9 h 30 le 6 mai 1954 », résulte nécessairement d’une erreur de date.
Cette évolution est essentielle pour comprendre Éliane 4. Il ne s’agit pas d’un ouvrage occupé pendant cinquante-six jours par une garnison immuable, mais d’une position constamment réorganisée, renforcée, relevée et amputée au gré des pertes. À la fin de la bataille, on y trouve notamment les survivants du II/1er Régiment de chasseurs parachutistes, du 5e BPVN, ainsi que divers éléments venus renforcer la défense. Le 6 mai, les effectifs sont déjà terriblement réduits. Les travaux défensifs sont considérables. La stèle vietnamienne évoque 56 blockhaus, abris et emplacements de combat, reliés par un réseau continu de tranchées et protégés par plusieurs épaisseurs de barbelés et des champs de mines. Les sources vietnamiennes décrivent elles aussi C2 comme une position particulièrement solide, disposant de nombreuses casemates et positions de tir. Depuis la plaine de Mường Thanh, la colline forme avec C1 et A1 l’un des principaux obstacles dressés devant les forces de la 316e division.
Le 30 mars 1954, lorsque commence la deuxième grande phase de l’offensive vietnamienne contre les hauteurs orientales, le 98e régiment de la 316e division, commandé par Vũ Lăng, reçoit la mission d’agir dans le secteur de C1 et C2. C1 tombe rapidement, mais C2 se révèle beaucoup plus difficile à enlever. Vers 23 heures, un élément de la compagnie 35 parvient à s’infiltrer dans une tranchée et s’empare successivement de onze blockhaus ou emplacements de tir. Les unités qui tentent de suivre sont cependant clouées au sol par les feux français. Le bataillon 215 doit finalement interrompre sa progression et se replier vers C1. C2 échappe donc au sort de plusieurs autres hauteurs emportées lors de la « bataille des cinq collines ». Dès lors commence une lutte d’usure qui va se prolonger pendant jours. Les forces vietnamiennes abandonnent progressivement l’idée d’enlever les positions orientales par de simples attaques frontales. Elles les enferment dans un réseau de boyaux et de tranchées d’approche qui se rapproche chaque nuit des barbelés français. Sur C2, ces travaux convergent depuis l’est, le nord-est et le sud-est, exactement comme le rappelle aujourd’hui la stèle.
Le procédé est désormais caractéristique de la seconde moitié de la bataille. Quelques mètres sont creusés pendant la nuit, puis protégés et reliés au réseau précédent. Des emplacements d’armes automatiques sont aménagés dans les boyaux. Les sapeurs prolongent ensuite le dispositif. Lentement, la distance qui séparait autrefois les lignes vietnamiennes des points d’appui français disparaît. Le « hérisson » de Điện Biên Phủ, conçu pour battre de ses feux un ennemi traversant à découvert la cuvette, est progressivement étranglé par un système de tranchées qui permet à celui-ci d’arriver presque au contact avant même de lancer l’assaut. Les Français ne restent évidemment pas passifs. Des sorties sont organisées pour détruire les boyaux ennemis. Les mortiers de 81 mm battent les tranchées. Les chars M24 Chaffee interviennent régulièrement dans le secteur. Au cours des dernières heures, POSEN et ETTLINGEN appuient encore directement les défenseurs d’Éliane 4, ETTLINGEN prenant position près du poste de commandement installé sur la colline. Mais les blindés eux-mêmes disposent désormais d’une marge de manœuvre réduite par la multiplication des tranchées et des coupures vietnamiennes. André Mengelle, dans Diên Biên Phu, des chars et des hommes, écrit : « Resté seul, l’ETTLINGEN sert de repère à quelques groupes amis qui se dirigent vers lui pour franchir la rivière à gué sous sa protection. Très vite, il ne s’agit plus que de rares isolés. Le dernier qui se présente est un petit parachutiste vietnamien, qui porte sur ses épaules une mitrailleuse. Il marche sans se préoccuper des obus, droit sur le pont Bailey, qu’il franchit avec le même fatalisme. Parachutiste du 5e Bawan, du 1er B.C.P., du 6e B.C.P. ou du 2/1 R.C.P., il symbolise, dans sa solitude et dans sa froide détermination, le sacrifice de ces quatre bataillons disparus en une nuit à l’est de la Nam-Youm. »
La présence du 5e BPVN au cours de ces derniers combats mérite une attention particulière. Dans la nuit du 10 au 11 avril, ce même bataillon avait participé à la contre-attaque française sur Éliane 1. Selon une chronologie établie à partir des récits français, après les légionnaires du 1er BEP, qui montent en chantant leur propre chant de tradition, les parachutistes vietnamiens des 2e et 3e compagnies s’élancent à leur tour. Ne disposant pas encore d’un chant de tradition propre, ils auraient entonné La Marseillaise, apprise à l’école. L’épisode est suffisamment singulier pour avoir été conservé dans plusieurs récits de la bataille. Trois semaines plus tard, ils sont encore là. Dans les toutes dernières heures, une chronologie française note que le secteur nord-est d’Éliane 4 est tenu par la 2e compagnie du 5e BPVN, réduite à une trentaine d’hommes. La 3e compagnie intervient encore dans les contre-attaques. À leurs côtés combattent les survivants du II/1er RCP. La position change plusieurs fois de mains au cours de la nuit et du petit matin. Cette présence rappelle une réalité parfois estompée par les récits trop binaires de la guerre d’Indochine. Sur Éliane 4, des Vietnamiens combattent d’autres Vietnamiens. Les uns appartiennent au 5e BPVN et au Corps expéditionnaire français, les autres à l’Armée populaire vietnamienne. Ils parlent souvent la même langue, viennent parfois des mêmes régions et se retrouvent pourtant de part et d’autre d’un réseau de barbelés. La guerre d’Indochine est aussi, sous cet aspect, une guerre vietnamienne.
Dans la soirée du 6 mai, la bataille entre dans sa phase ultime. À partir d’environ 20 heures, l’artillerie et les mortiers vietnamiens ouvrent un feu massif sur A1, C2 et les autres positions encore tenues dans le secteur oriental. Pour la première fois, les lance-roquettes H6 participent massivement à la préparation. À 20 h 30, la charge placée sous A1 explose. Sur C2, les combats se prolongent toute la nuit. Au lever du jour, la situation reste pourtant confuse. Les Français contre-attaquent encore. Les défenseurs d’Éliane 4 repoussent plusieurs tentatives, mais ils manquent désormais de munitions, les unités sont réduites à quelques dizaines d’hommes et les postes de secours débordent de blessés. Vers 6 h 30, les Français observent un nouveau bataillon vietnamien se regroupant sur C1 pour reprendre l’assaut. Peu après 8 heures, la dernière attaque contre Éliane 4 et Éliane 10 commence. C’est dans ce chaos que se déroule l’un des épisodes les plus saisissants de cette dernière matinée. À 7 h 17, une patrouille de quatre Grumman F8F Bearcat du groupe de chasse 1/22 « Saintonge », conduite par le sergent-chef Ivan de Somow, décolle de Bach-Maï. Alors qu’un appui lui est demandé au plus près des troupes françaises, le pilote s’inquiète de la distance de sécurité. La réponse qui lui parvient du sol résume à elle seule l’état d’esprit des défenseurs : « On s’en fout de ta ligne de sécurité […] c’est eux ou nous. […] Alors vas-y ! »
Les Bearcat larguent leurs bombes immédiatement derrière une crête, puis tirent leurs roquettes sur Dominique 3. D’autres appareils interviennent quelques minutes plus tard sur les positions orientales. À 9 h 30 encore, des Corsair de l’Aéronavale attaquent Éliane 4 au canon de 20 mm. L’aviation française continue donc à frapper pratiquement au contact de ses propres troupes alors que le dispositif au sol se désagrège. Côté vietnamien, le dénouement est désormais très précisément documenté. À 7 h 30 le 7 mai, après l’arrêt de la préparation d’artillerie, le bataillon 215 et la compagnie 138 du bataillon 375, appartenant au 98e régiment, attaquent C2 suivant trois axes. Les derniers points de résistance sont réduits les uns après les autres. À 9 h 30, les forces vietnamiennes sont entièrement maîtresses de la colline. Plusieurs centaines de défenseurs, parmi lesquels de nombreux blessés ainsi que des éléments des états-majors présents dans le secteur, sont faits prisonniers.
C’est ici que la stèle photographiée aujourd’hui sur C2 pose un problème particulièrement intéressant. Elle affirme que la position fut entièrement conquise à « 9 h 30 le 6 mai 1954 ». Or cette indication est contredite non seulement par les sources françaises, mais également par les publications officielles vietnamiennes. Le Musée de la Victoire de Điện Biên Phủ situe explicitement la chute de C2 à 9 h 30 le 7 mai. La chronologie de l’Agence vietnamienne d’information donne la même heure et la même date. Il ne s’agit donc probablement pas, comme je l’avais d’abord pensé, d’une véritable divergence historiographique entre sources françaises et vietnamiennes. Tout indique plutôt une erreur de date sur la stèle elle-même : le graveur a inscrit « 6/5/1954 » là où il aurait dû inscrire « 7/5/1954 ». Le fait est d’autant plus remarquable que la mention de 9 h 30 est, elle, exacte. À cette heure, la bataille des hauteurs orientales est pratiquement terminée. A1 est tombée quelques heures auparavant. C1 et C2 sont aux mains de l’Armée populaire vietnamienne. Les positions françaises restantes sur la rive gauche de la Nam Youm sont progressivement submergées. Le centre du camp retranché, réduit à un espace de plus en plus exigu, est désormais directement exposé. Dans l’après-midi, les unités vietnamiennes progressent vers les ponts et le poste de commandement. Vers 17 h 30, de Castries et son état-major cessent le combat. Il n’y a pas, au sens strict, de capitulation signée sur place : conformément aux instructions reçues, les Français cessent la résistance et détruisent autant que possible leurs matériels avant d’être faits prisonniers.
Aujourd’hui, C2 est probablement l’une des plus méconnues des grandes positions d’Éliane. A1 accueille chaque année des milliers de visiteurs et a fait l’objet d’importantes reconstitutions. D1, l’ancienne Dominique 2, est dominée par le monumental ensemble consacré à la victoire vietnamienne. C2, elle, semble presque avoir été abandonnée à la végétation.

Un étroit chemin de béton s’enfonce sous les arbres avant d’atteindre une petite clairière. Deux stèles y ont été dressées. L’une raconte l’histoire officielle du point d’appui. L’autre, beaucoup plus dépouillée, porte simplement l’inscription « C2 ». Tout autour, la forêt a repris possession de la colline. Le silence du lieu contraste singulièrement avec la violence des combats qui s’y déroulèrent.
En quittant le chemin aménagé, on retrouve encore des traces du relief militaire de 1954. Sous les lianes, les fougères et les racines apparaissent des ruptures de pente, des dépressions et des talus qui correspondent vraisemblablement à d’anciens terrassements, boyaux ou emplacements de combat. Il faut naturellement rester prudent lorsqu’il s’agit d’identifier chaque creux ou chaque levée de terre, soixante-dix ans d’érosion et de végétation ayant profondément modifié le terrain. Mais le modelé général de la position demeure perceptible.
C’est précisément ce qui donne à Éliane 4 son caractère singulier. Là où d’autres points d’appui de Điện Biên Phủ ont été transformés en paysages mémoriels, C2 reste encore, par endroits, un paysage de bataille. Les arbres ont remplacé les réseaux de barbelés, les feuilles recouvrent les anciennes tranchées et les blockhaus ont disparu. Pourtant, le terrain conserve encore assez de traces pour que l’on puisse imaginer ce qu’était cette colline au matin du 7 mai 1954, lorsque quelques dizaines de parachutistes français et vietnamiens, épuisés et presque à court de munitions, tentaient encore de contenir les bataillons du 98e régiment.
Et c’est peut-être cette absence même de monumentalité qui rend C2 si émouvante. Ici, la forêt n’a pas effacé la bataille. Elle l’a simplement recouverte.
