
Pour transformer la vallée de Điện Biên Phủ en camp retranché, les Français doivent avant tout contrôler les voies d’accès descendant des montagnes. Au nord-est de la cuvette, le long de la route provinciale no 41 conduisant à Tuần Giáo, est ainsi aménagé le centre de résistance Béatrice, appelé Him Lam par les Vietnamiens.
Le site occupe une ligne de hauteurs séparée du cœur du dispositif par plusieurs kilomètres de terrain découvert et de rizières. Placé en avant du camp retranché, il commande l’une de ses principales voies d’accès. Dans le récit vietnamien de la bataille, Him Lam est présenté comme la « porte d’acier » protégeant Điện Biên Phủ.
Béatrice est organisée autour de trois points d’appui, chacun entouré de ses propres réseaux de barbelés et relié aux autres par des tranchées et des boyaux de communication. Des champs de mines, des emplacements de mitrailleuses et des abris enterrés complètent le dispositif. Les tranchées, souvent creusées à hauteur d’homme, permettent aux défenseurs de circuler à couvert. Les ouvrages assurent une protection efficace contre les armes légères, mais les abris, construits principalement avec de la terre, des rondins et des matériaux disponibles sur place, ne sont pas conçus pour résister à des coups directs d’artillerie lourde. Les structures bétonnées que l’on observe aujourd’hui résultent en partie des restaurations et des reconstitutions successives du site.
La position est tenue par le III/13e demi-brigade de Légion étrangère, commandé par le chef de bataillon Paul Pégot. Son effectif théorique dépasse cinq cents hommes, mais environ 450 gradés et légionnaires se trouvent effectivement sur Béatrice le 13 mars. Le bataillon est renforcé par la 245e Compagnie de supplétifs militaires, principalement composée de Thaïs, ainsi que par quelques spécialistes détachés d’autres unités.

Le lieutenant-colonel Jules Gaucher ne commande pas directement le III/13e DBLE. Chef de corps de la 13e DBLE et commandant du groupement mobile no 9, il dirige l’ensemble du sous-secteur central depuis son poste de commandement installé au cœur du camp retranché. Officier particulièrement expérimenté, respecté de ses hommes, il est saint-cyrien de la promotion « Maréchal Gallieni », 1927-1929. Il sera mortellement blessé au cours de la soirée du 13 mars. Sa mémoire demeure vivante au sein de l’armée française, puisque la 170e promotion de l’École spéciale militaire de Saint-Cyr, 1983-1986, porte son nom.
À la fin de janvier 1954, le général Võ Nguyên Giáp renonce au projet d’une offensive rapide, le đánh nhanh, thắng nhanh, « attaquer rapidement, vaincre rapidement ». Après plusieurs jours d’hésitation et de réflexion, il décide de retirer l’artillerie déjà mise en place et adopte une méthode beaucoup plus progressive, résumée par la formule đánh chắc, tiến chắc, « attaquer sûrement, progresser sûrement ». Il s’agit désormais de resserrer méthodiquement l’encerclement, de creuser des tranchées d’approche et de réduire successivement les points d’appui français.
Pour ouvrir la bataille, Giáp choisit Béatrice. Le choix est à la fois militaire et psychologique. La destruction de cette position doit dégager l’une des principales voies d’accès à la cuvette, démontrer que le camp retranché n’est pas imprenable et porter un premier coup au moral de sa garnison. La mission est confiée à la 312e division du général Lê Trọng Tấn, l’une des meilleures grandes unités de l’Armée populaire vietnamienne. Les régiments 141 et 209 doivent mener l’assaut, tandis que le 165e régiment demeure en réserve.

Le 13 mars 1954, vers 17 h 15, l’artillerie vietnamienne ouvre le feu. La bataille de Điện Biên Phủ commence. Installées et camouflées dans les montagnes entourant la cuvette, les pièces de 105 mm, les canons de montagne, les canons sans recul et les mortiers lourds frappent Béatrice, mais aussi les batteries, les postes de commandement et les installations du centre principal. Pour la garnison française, la concentration et la précision de ces tirs constituent une révélation brutale. Jamais encore le corps expéditionnaire n’avait affronté en Indochine une telle puissance de feu.
Sur Béatrice, les lignes téléphoniques sont rapidement coupées. Les blockhaus s’effondrent, les tranchées sont bouleversées et les pertes s’accumulent. Vers 17 h 30, le poste de commandement du bataillon est atteint de plein fouet. Le chef de bataillon Pégot est tué avec son adjoint, le capitaine Pardi, tandis que le local radio est détruit. Avant même le début de l’assaut, le III/13e DBLE est privé de son chef et d’une grande partie de ses moyens de transmission.

Vers 18 h 30, l’infanterie vietnamienne passe à l’attaque. Les hommes des régiments 141 et 209 débouchent des tranchées d’approche creusées jusqu’à proximité des réseaux français. Les groupes de démolition ouvrent des brèches dans les barbelés à l’aide de charges explosives. Derrière eux, les unités d’assaut s’engouffrent dans les passages et attaquent séparément les trois points d’appui. Les combats deviennent rapidement des affrontements à très courte distance. Dans les tranchées et les blockhaus, légionnaires et soldats vietnamiens se battent à la grenade, au pistolet-mitrailleur, à la baïonnette et parfois avec les armes devenues inutilisables faute de munitions. À plusieurs reprises, les défenseurs repoussent les assaillants dans les ravins, mais chaque interruption de l’attaque est suivie d’une nouvelle concentration d’artillerie.
Dans le centre du camp retranché, le lieutenant-colonel Gaucher tente de rétablir les communications et d’organiser la défense. Vers 19 h 45, un obus pénètre par l’une des ouvertures d’aération de son abri et explose à l’intérieur. Deux officiers sont tués sur le coup, plusieurs autres sont blessés. Gaucher, grièvement atteint, meurt peu après. Le commandement du secteur central est alors confié au lieutenant-colonel Pierre Langlais.

La mort presque successive de Pégot et de Gaucher ne suffit pas à expliquer la chute de Béatrice, mais elle désorganise profondément la défense au moment le plus critique. Isolées les unes des autres, privées de communications fiables et soumises à un bombardement incessant, les compagnies du III/13e DBLE doivent combattre sans véritable coordination d’ensemble. L’un des épisodes les plus célèbres de cette nuit, dans la mémoire vietnamienne, est celui de Phan Đình Giót. Chef adjoint d’un groupe de combat de la 58e compagnie, 428e bataillon du 141e régiment, il participe à l’ouverture des réseaux de barbelés. Selon le récit officiel vietnamien, déjà blessé à plusieurs reprises, il se jette contre la meurtrière d’un blockhaus français afin d’en neutraliser le feu et de permettre à ses camarades de reprendre leur progression. Élevé à titre posthume au rang de Héros des Forces armées populaires, il est devenu l’une des figures emblématiques de la bataille. Si les circonstances exactes de sa mort ne peuvent être confrontées à des témoignages français identifiant précisément le même ouvrage, cet épisode occupe une place centrale dans la mémoire nationale vietnamienne.
Les trois points d’appui tombent successivement. Béatrice 1, au nord, est submergée vers 20 h 15. Les combats se poursuivent plusieurs heures sur les autres mamelons. Peu après minuit, dans la nuit du 13 au 14 mars, Béatrice cesse d’exister comme centre de résistance organisé. Quelques groupes de légionnaires parviennent à regagner le camp principal. D’autres continuent à combattre isolément ou sont capturés au lever du jour. La chute de Béatrice provoque un véritable séisme dans le camp français. En une seule soirée, une position réputée solide et tenue par l’une des meilleures unités du corps expéditionnaire a été anéantie. Le lendemain, Gabrielle est à son tour soumise à une puissante préparation d’artillerie, puis attaquée et submergée dans la nuit du 14 au 15 mars. Le 17 mars, les positions avancées d’Anne-Marie sont abandonnées après la désagrégation d’une partie du 3e Bataillon thaï.


En quatre jours, le dispositif avancé protégeant le nord de la cuvette s’effondre. Anne-Marie 3 et 4 demeurent toutefois aux mains des Français et sont intégrées au centre de résistance Huguette sous les noms de Huguette 6 et Huguette 7. Plus encore que la perte des positions elles-mêmes, les premiers combats révèlent l’efficacité de l’artillerie vietnamienne. Les batteries françaises tentent de riposter, mais peinent à localiser des pièces dispersées, protégées et remarquablement camouflées dans les montagnes. Contrairement aux prévisions du commandement français, la cuvette peut être battue par des tirs précis et soutenus. Le camp retranché, conçu pour attirer et détruire les divisions de Giáp en terrain découvert, se trouve lui-même dominé par les hauteurs environnantes.
À partir du 13 mars, l’initiative appartient au Việt Minh.
Plus de soixante-dix ans après les combats, Him Lam est devenu l’un des sites les plus lisibles du champ de bataille de Điện Biên Phủ. Les tranchées, les abris et les différents mamelons permettent encore de comprendre l’organisation générale d’un centre de résistance français. Il faut cependant distinguer les vestiges authentiques des ouvrages restaurés ou reconstitués afin de faciliter la visite et de rendre le terrain plus intelligible.

Une première campagne de restauration fut conduite à l’occasion du 70e anniversaire de la victoire, en 2024. Une seconde phase, commencée en juin 2025 et inaugurée en mars 2026, a profondément transformé l’accueil du site. Une vaste esplanade, un bas-relief monumental en pierre naturelle, long d’environ 45 mètres, ainsi qu’un pavillon hexagonal destiné aux offrandes et à l’encens ont été aménagés. Des travaux ont également porté sur les tranchées, les abris, les cheminements et l’environnement paysager. Cette muséographie récente affirme naturellement le récit national vietnamien. Le bas-relief exalte l’assaut du 13 mars et le pavillon d’offrandes rend hommage aux combattants vietnamiens tombés au cours de la campagne. Le visiteur français doit donc confronter ce discours commémoratif aux traces du dispositif défensif encore visibles sur le terrain. En gravissant les hauteurs, on retrouve le tracé des tranchées françaises, les embranchements, les postes de tir et les anciens abris. Une plaque indique également l’emplacement où, selon la mémoire officielle vietnamienne, Phan Đình Giót aurait obturé de son corps la meurtrière d’un blockhaus. Depuis le sommet, malgré la végétation et l’urbanisation, le regard embrasse toujours une partie de la cuvette et permet de mesurer le rôle stratégique de la position.
Les aménagements commémoratifs donnent désormais à Him Lam une monumentalité nouvelle. Les vestiges, quant à eux, rappellent la puissance du dispositif français, mais aussi sa vulnérabilité face à une artillerie lourde dont le commandement avait sous-estimé la présence et les capacités. Pour le visiteur, Béatrice demeure ainsi l’un des lieux les plus évocateurs de Điện Biên Phủ, celui où le camp retranché révéla, dès la première soirée, ses faiblesses fondamentales. Il ne manque finalement qu’une chose, ici comme sur les autres positions de Điện Biên Phủ : une stèle sobre, dédiée sans distinction à tous ceux qui tombèrent sur ces collines. Elle pourrait porter l’épitaphe attribuée à Simonide de Céos, gravée jadis à la mémoire des Spartiates morts aux Thermopyles : « Passant, va dire à Sparte que nous sommes morts ici pour obéir à ses lois. »
Laissons, pour conclure, la parole au sergent Kubiak, du III/13e DBLE, témoin des combats de Béatrice :
« Un légionnaire est aux prises avec un Viet. N’ayant plus de munitions, il se déchaîne, frappant soudain son adversaire avec sa mitrailleuse. Et pourtant, son bras gauche n’est plus qu’un lambeau de chair sanguinolente, bien près de se détacher du corps. Dans l’ardeur du combat, c’est tout juste s’il ressent son horrible blessure. Il attendra jusqu’à huit heures du matin avant qu’on puisse l’amputer, au centre du terrain qu’il aura réussi à rejoindre par ses propres moyens. Puis, à la première contre-attaque, il s’échappera de l’ambulance et mourra en héros après avoir combattu de longues minutes avec son unique bras. »
Note
La photo des artilleurs vietnamiens illustre un article paru dans le no 131 du journal Quân đội nhân dân, publié sur le front le 14 mars 1954.
À 17 heures, le 13 mars 1954, notre artillerie lourde tira ses premiers obus sur le point d’appui de Him Lam, ouvrant ainsi la campagne de Điện Biên Phủ.Nous avons remporté une victoire aussi importante : Parce que, sous la direction clairvoyante du président Hồ Chí Minh, du Comité central du Parti et du Haut Commandement, la décision avait été prise d’anéantir l’ennemi à Điện Biên Phủ, en appliquant fermement le principe « progresser sûrement, attaquer sûrement » et en préparant soigneusement l’opération. Parce qu’après la campagne de formation et de rééducation politique, nos cadres et nos combattants ont fait preuve d’un grand courage au combat, se sont acquittés activement de leurs tâches, ont surmonté toutes les difficultés et toutes les épreuves, et ont résolument exécuté les ordres de leurs supérieurs. Parce que la tactique et la maîtrise technique de nos troupes avaient progressé, et parce que nous avions su assurer une coordination étroite entre les unités et les différentes armes. Parce que les travailleurs civils et la population du Nord-Ouest ont fait preuve d’un esprit de sacrifice et de dévouement exceptionnel. Nous avons remporté une victoire complète dès la première bataille, créant ainsi des conditions favorables à de nouveaux succès et à l’anéantissement de la totalité des forces ennemies à Điện Biên Phủ. Nous devons cependant comprendre clairement que, bien qu’il ait subi un coup sévère, l’ennemi cherchera certainement à renforcer ses troupes et mettra tout en œuvre pour nous résister. Les combats à venir seront encore difficiles. Il nous faudra surmonter de nombreuses épreuves avant de remporter des victoires plus importantes encore. Nous ne devons donc en aucun cas céder à la suffisance, au subjectivisme ou à la sous-estimation de l’ennemi. Nous devons nous employer à : Réorganiser rapidement nos unités.
Tirer les précieux enseignements de cette première bataille.
Développer nos points forts et corriger nos insuffisances.
Contrôler et préparer soigneusement les armes et les munitions.
Entretenir les armes et économiser les munitions.
Toute notre armée est résolue à « porter sa détermination à un niveau plus élevé encore, à poursuivre sans relâche le combat pour anéantir l’ennemi et à remporter de nouvelles victoires ».
Q.Đ.N.D.