Aller au contenu

Au Tonkin, la Légion immortelle…

Au cœur des montagnes du Haut-Tonkin, sur les rives de la rivière Claire, Tuyên Quang est aujourd’hui une paisible capitale provinciale. Rien, à première vue, ne laisse deviner que cette ville fut, durant l’hiver 1884-1885, le théâtre de l’un des épisodes les plus célèbres de la conquête française du Tonkin. Pendant près de cinq mois, une poignée de légionnaires, de marsouins et de tirailleurs tonkinois y résista à un siège acharné mené par les Pavillons noirs et les troupes régulières chinoises. Après la prise de Hanoï et de Sơn Tây, les Français cherchaient à contrôler les vallées qui permettaient de pénétrer vers le Yunnan. Tuyên Quang occupait une position stratégique essentielle. Située à la confluence des voies fluviales et terrestres remontant vers la frontière chinoise, elle constituait un verrou indispensable pour sécuriser le Haut-Tonkin. À l’automne 1884, une petite garnison française s’installa dans l’ancienne citadelle vietnamienne. Elle comptait environ 400 hommes sous les ordres du commandant Marc-Edmond Dominé. La force était composée principalement de deux compagnies de la Légion étrangère, de marsouins de l’infanterie de marine, de quelques artilleurs et d’une compagnie de tirailleurs tonkinois. En face, plusieurs milliers de combattants des Pavillons noirs de Liu Yongfu, renforcés par des unités régulières de l’armée chinoise, entreprirent d’investir complètement la place.

Le siège débuta officiellement le 24 novembre 1884. Très vite, les assiégeants creusèrent des tranchées qui se rapprochaient progressivement des remparts. Ils établirent des batteries d’artillerie et multiplièrent les tirs de canon. Les Français répondirent par des sorties nocturnes destinées à détruire les travaux ennemis. Les combats étaient quotidiens. La situation se dégrada progressivement. Les vivres diminuaient, les munitions devaient être économisées et les maladies frappaient les défenseurs. Les bombardements incessants rendaient toute vie normale impossible. Malgré ces conditions particulièrement éprouvantes, la garnison conserva une remarquable cohésion.

Le moment le plus critique intervint au début de l’année 1885. Les Chinois et les Pavillons noirs avaient considérablement renforcé leurs positions et lançaient des attaques de plus en plus violentes. À Hanoï, le général Louis Brière de l’Isle décida alors d’organiser une colonne de secours. Cette force, forte d’environ 3 500 hommes, remonta la vallée de la Rivière Claire dans des conditions extrêmement difficiles. Dix ans plus tard, le capitaine Henri Mordacq décrira encore cette région comme un pays « montagneux, rocheux, couvert de forêts épaisses », où les seules voies de communication étaient les vallées, les rivières et « des pistes frayées par les troupeaux d’éléphants », offrant « les plus grandes difficultés pour la marche des colonnes de gros effectif ». Les 2 et 3 mars 1885, elle affronta les forces chinoises retranchées autour de Hòa Mộc. La bataille fut d’une violence exceptionnelle. Les pertes françaises furent très lourdes, mais l’obstacle fut finalement franchi.

Le 3 mars 1885, la colonne atteignit enfin Tuyên Quang. Après cent seize jours de siège, la garnison était délivrée. Les défenseurs avaient perdu près d’un tiers de leurs effectifs mais n’avaient jamais cédé. Leur résistance impressionna profondément l’opinion publique française. La défense de Tuyên Quang devint rapidement un symbole. Edmond Rostand lui consacra son célèbre poème Le Volontaire, tandis que la Légion étrangère en fit l’un des épisodes fondateurs de son histoire. Pour les Vietnamiens cet épisode occupe une place beaucoup plus discrète. Il s’inscrit dans une période où le pays devenait le champ de bataille d’un affrontement beaucoup plus vaste opposant la France à la Chine des Qing. Les combattants des Pavillons noirs, alliés aux autorités vietnamiennes, furent longtemps considérés comme les défenseurs du territoire face à l’expansion coloniale française. La levée du siège de Tuyên Quang constitua un succès militaire incontestable. Une garnison isolée avait tenu près de quatre mois face à des forces très supérieures, et la colonne de secours avait forcé le passage au prix d’efforts considérables. Pourtant, cette victoire ne modifia pas fondamentalement la situation stratégique.

Quelques semaines plus tard, les revers français de Lạng Sơn provoquèrent la célèbre « affaire du Tonkin ». À Paris, la chute du gouvernement de Jules Ferry démontra qu’une victoire éclatante sur le terrain pouvait être éclipsée par une défaite politique. Sur le plan militaire, la levée du siège marqua également un tournant. Jusqu’alors, les opérations françaises relevaient essentiellement de la conquête. Désormais commençait une phase beaucoup plus longue, beaucoup plus complexe et souvent moins spectaculaire : la pacification du Haut-Tonkin. Les grandes colonnes laissèrent progressivement la place à un maillage de postes fortifiés, reliés par des pistes militaires, des relais et des lignes télégraphiques. L’objectif n’était plus seulement de vaincre des armées régulières, mais de contrôler durablement un territoire montagneux où les bandes armées, les anciens Pavillons noirs, les pirates et certains groupes hostiles conservaient une réelle capacité d’action. Cette guerre de postes, d’embuscades et de colonnes mobiles allait durer plusieurs années.

C’est précisément cette évolution qui explique l’importance de Tuyên Quang dans l’histoire militaire française. Le siège ne constitue pas seulement un fait d’armes héroïque. Il marque aussi la transition entre la conquête du Tonkin et la longue entreprise de pacification qui mobilisera durablement les troupes françaises jusqu’au début des années 1890. Aujourd’hui, il ne subsiste que peu de vestiges de cette époque. La citadelle a presque entièrement disparu, absorbée par l’urbanisation moderne, et seuls quelques éléments de la porte méridionale rappellent encore l’ancienne forteresse. Pourtant, en parcourant les rives de la rivière Claire, il est encore possible d’imaginer cette petite garnison isolée qui, durant cent seize jours, tint tête à un ennemi largement supérieur en nombre et inscrivit le nom de Tuyên Quang dans la mémoire de la Légion étrangère.