
À proximité de Tam Cốc, dans les jardins du site de Hang Múa, une petite scène sculptée, au charme quelque peu naïf et délicieusement kitsch, peut surprendre le visiteur. Un moine, un singe armé d’un bâton, un personnage à tête de porc, un cheval blanc et un étrange compagnon portant des bagages semblent progresser au milieu des rochers et de la végétation.
Pour un visiteur vietnamien ou chinois, leur identification ne présente guère de difficulté. Ce sont les principaux protagonistes du célèbre roman chinois « Le Voyage en Occident » (« 西遊記 », « Xīyóu Jì »), connu au Viêt Nam sous le titre de « Tây Du Ký ».
Publié à la fin du XVIᵉ siècle, sous la dynastie Ming, le roman est traditionnellement attribué à Wu Cheng’en, Ngô Thừa Ân en vietnamien, même si cette attribution continue d’être discutée par les spécialistes. Il appartient, avec « Les Trois Royaumes », « Au bord de l’eau » et « Le Rêve dans le pavillon rouge », au groupe des quatre grands romans classiques de la littérature chinoise.
« Le Voyage en Occident » mêle bouddhisme, taoïsme, mythologie, récits merveilleux, satire sociale et traditions populaires. Derrière les aventures fantastiques de ses héros se trouve cependant un personnage bien réel : le moine bouddhiste Xuanzang, 玄奘, qui vécut au VIIᵉ siècle.
Né vers 602, Xuanzang quitta la Chine en 629 et entreprit un immense voyage à travers l’Asie centrale jusqu’en Inde afin d’étudier le bouddhisme auprès de ses grands maîtres et d’en rapporter les textes sacrés. Il revint à Chang’an en 645 avec plusieurs centaines de manuscrits sanskrits. Son périple historique fut ensuite progressivement enrichi de légendes, de récits merveilleux et de traditions populaires jusqu’à devenir, près de neuf siècles plus tard, la matière du roman que nous connaissons.
La petite troupe représentée à Hang Múa appartient donc moins à l’histoire qu’à cette extraordinaire réinvention littéraire du voyage de Xuanzang.
Sun Wukong, le Roi Singe
À gauche se tient le personnage le plus célèbre du récit : Sun Wukong (« 孫悟空 »), appelé au Viêt Nam « Tôn Ngộ Không », le Roi Singe.
Son bâton permet immédiatement de le reconnaître. Il s’agit du « Ruyi Jingu Bang », une arme magique capable de modifier sa taille et son poids selon la volonté de son propriétaire.
Sun Wukong est né d’une pierre imprégnée des forces du Ciel et de la Terre. Après avoir étudié auprès d’un maître taoïste, il acquiert des pouvoirs extraordinaires : il connaît soixante-douze transformations, peut prendre l’apparence d’animaux ou d’êtres humains, se déplacer à une vitesse prodigieuse et affronter les puissances célestes.
Mais cette puissance nourrit un orgueil démesuré. Sun Wukong refuse la place que le Ciel lui assigne, se proclame l’égal des puissances divines et finit par provoquer un immense désordre dans le monde céleste. Ni les armées de l’Empereur de Jade ni plusieurs divinités ne parviennent réellement à le maîtriser.
Seul le Bouddha réussit finalement à le vaincre et l’emprisonne sous la Montagne des Cinq Éléments pendant cinq siècles.
Sa libération marque le début d’une autre existence. Il devient le disciple et le protecteur du moine Tang Sanzang au cours de son voyage vers l’Inde. La force auparavant mise au service de son orgueil doit désormais être placée au service d’une quête spirituelle.
Xuanzang, le moine Tang
À ses côtés se trouve le personnage autour duquel s’organise toute l’expédition : Tang Sanzang (« 唐三藏 »), appelé « Đường Tam Tạng » au Viêt Nam.
Il constitue la transposition romanesque du véritable Xuanzang.
Le personnage littéraire conserve toutefois peu de choses de l’audace extraordinaire du voyageur historique. Dans le roman, Tang Sanzang incarne surtout la compassion bouddhique, la pureté morale et une foi presque absolue.
Ces qualités font aussi sa faiblesse. Sa compassion devient parfois crédulité. Il hésite à reconnaître le mal lorsqu’il se présente sous une apparence innocente et reproche régulièrement à Sun Wukong sa violence, même lorsque celui-ci vient précisément de démasquer un démon.
La tension entre la clairvoyance du Singe et la compassion parfois naïve du moine constitue d’ailleurs l’un des ressorts constants du récit.
Tang Sanzang est également une proie particulièrement recherchée : de nombreux démons rencontrés pendant le voyage sont convaincus que manger sa chair leur permettra d’obtenir l’immortalité. Les quatre compagnons ne sont donc pas seulement ses disciples. Ils constituent aussi sa garde rapprochée.
Zhu Bajie, l’inoubliable homme-cochon
Un peu en arrière du moine apparaît Zhu Bajie (« 豬八戒 »), « Trư Bát Giới » en vietnamien, reconnaissable à son visage porcin.
Il est l’un des personnages les plus savoureux du roman.
Dans son existence antérieure, Zhu Bajie était le maréchal Tianpeng, un haut dignitaire des armées célestes. Après s’être conduit de manière inconvenante envers la déesse lunaire Chang’e, il est chassé du Ciel. Lors de sa réincarnation, une erreur le fait renaître dans le corps d’un porc, ou plus exactement sous cette apparence hybride mêlant traits humains et porcins.
Son arme traditionnelle est un immense râteau à neuf dents.
Gourmand, paresseux, intéressé, volontiers coureur de jupons et perpétuellement préoccupé par son estomac, Zhu Bajie accumule les faiblesses que Sun Wukong semble avoir dépassées. Mais il n’est jamais véritablement mauvais. Courageux lorsque les circonstances l’exigent et profondément attaché à ses compagnons, il demeure l’un des personnages les plus humains de l’épopée.
Ses défauts expliquent probablement une grande partie de son immense popularité : il est beaucoup plus facile de se reconnaître dans Zhu Bajie que dans un saint parfaitement détaché des plaisirs terrestres.
Le Cheval Dragon Blanc
Le cheval blanc représenté au centre de la scène n’est pas davantage une simple monture. Il s’agit du Cheval Dragon Blanc, « Bạch Long Mã » en vietnamien.
Dans le roman, il est à l’origine un prince dragon, fils du Roi Dragon de la mer de l’Ouest. Condamné pour une faute commise dans le monde céleste, il est sauvé grâce à l’intervention de Guanyin, le bodhisattva de la compassion, qui lui offre la possibilité de se racheter en participant au pèlerinage.
Après avoir dévoré le premier cheval de Tang Sanzang, il prend lui-même l’apparence d’un cheval blanc afin de transporter le moine jusqu’en Inde.
Sa présence rappelle l’un des thèmes fondamentaux du « Voyage en Occident » : les membres de l’expédition sont presque tous des êtres déchus auxquels le pèlerinage offre une possibilité de rédemption.
Le voyage transforme donc autant ceux qui accompagnent le moine que le moine lui-même.
Sha Wujing, le compagnon silencieux
À l’extrémité droite se tient Sha Wujing (« 沙悟淨 »), connu au Viêt Nam sous le nom de « Sa Ngộ Tĩnh ».
Ancien général céleste, il est banni du Ciel après avoir brisé un précieux récipient appartenant à l’Empereur de Jade. Exilé dans le monde terrestre, il devient un redoutable démon vivant dans la rivière des Sables mouvants.
Comme les autres futurs compagnons du pèlerin, il est ramené vers la voie bouddhique grâce à Guanyin avant de rejoindre Tang Sanzang.
Sha Wujing est sans doute le membre le moins spectaculaire de la troupe. Il ne possède ni l’exubérance de Sun Wukong ni les travers comiques de Zhu Bajie. Calme, patient et d’une fidélité presque inébranlable, il joue fréquemment le rôle du médiateur lorsque les deux autres disciples se querellent.
Il porte également une grande partie des bagages de l’expédition, fonction que rappelle ici le paquet suspendu à son épaule.
Un voyage extérieur et intérieur
Réduire « Le Voyage en Occident » à une succession d’aventures merveilleuses serait cependant passer à côté d’une grande partie de sa richesse.
Les cent chapitres du roman racontent certes des combats contre des démons, des monstres, des immortels, des esprits animaux ou des créatures capables de prendre forme humaine. Mais derrière cette succession d’épreuves apparaît constamment l’idée d’un perfectionnement spirituel.
Les interprétations allégoriques du roman sont nombreuses et ne forment pas un système parfaitement univoque. Les personnages ont néanmoins souvent été compris comme représentant différentes dimensions de l’être humain.
Tang Sanzang peut incarner l’aspiration spirituelle et la foi. Sun Wukong représente l’intelligence, l’énergie et l’esprit, formidablement puissant mais difficile à discipliner. Zhu Bajie personnifie les désirs, les appétits et les passions. Sha Wujing évoque la patience et la persévérance. Le Cheval Dragon Blanc, enfin, peut symboliser l’endurance et la discipline nécessaires pour poursuivre le chemin.
Le véritable « voyage vers l’Ouest » devient alors également un voyage intérieur.
L’Éveil ne consiste pas à supprimer la force, l’intelligence ou les désirs, mais à les ordonner et à les maîtriser. Sun Wukong doit apprendre à contrôler son orgueil, Zhu Bajie ses appétits et Tang Sanzang lui-même doit progressivement confronter sa compassion idéale à la complexité du monde réel.
C’est cette superposition constante du merveilleux, de l’humour et de la réflexion philosophique qui explique la longévité exceptionnelle de l’œuvre.
Pourquoi « Le Voyage en Occident » à Tam Cốc ?
La présence de ces cinq personnages dans un jardin du nord du Viêt Nam pourrait, à première vue, sembler insolite. Elle l’est beaucoup moins replacée dans l’histoire culturelle de l’Asie orientale.
Le Viêt Nam a appartenu pendant des siècles à l’espace culturel sinisé de l’Asie orientale, tout en développant une civilisation profondément originale. Après les périodes de domination chinoise, les dynasties vietnamiennes indépendantes ont conservé et réinterprété une partie importante de cet héritage.
Les caractères chinois, le « chữ Hán », furent longtemps employés par les lettrés. Le confucianisme structura en partie l’administration et le système des concours mandarinal. Le bouddhisme et le taoïsme circulèrent entre Chine et Viêt Nam, tandis que la littérature chinoise classique occupait une place considérable dans la culture des élites.
« Le Voyage en Occident » appartient à cet héritage partagé.
Au Viêt Nam, « Tây Du Ký » est depuis longtemps beaucoup plus qu’une œuvre de littérature chinoise. Ses personnages ont pénétré la culture populaire. Ils ont été racontés, représentés au théâtre, adaptés en bandes dessinées et transmis aux enfants.
La télévision leur a donné au XXᵉ siècle une nouvelle existence. L’adaptation chinoise produite par la CCTV à partir des années 1980, devenue elle-même un classique, a été diffusée et rediffusée au Viêt Nam, contribuant à familiariser plusieurs générations avec « Tôn Ngộ Không », « Đường Tam Tạng », « Trư Bát Giới » et « Sa Ngộ Tĩnh ».
Parmi eux, Tôn Ngộ Không occupe une place à part. Avec son bâton magique, son tempérament indiscipliné et son mélange d’insolence, d’intelligence et de courage, le Roi Singe est probablement aujourd’hui encore l’un des personnages de fiction les plus immédiatement reconnaissables au Viêt Nam.
La petite scène de Hang Múa apparaît ainsi moins comme une curiosité chinoise transplantée artificiellement au milieu du paysage de Tam Cốc que comme le témoignage, certes touristique et passablement kitsch, d’une culture populaire véritablement partagée.
Et c’est peut-être précisément ce qui la rend intéressante : au pied des reliefs karstiques de Hoa Lư, sur la route des pagodes, des temples et des anciennes capitales, les cinq voyageurs poursuivent encore symboliquement leur interminable marche vers l’Ouest.