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Et la musique s’est arrêtée, Les hommes en noir sont arrivés…

« La musique s’est arrêtée » (Jean-Pax Méfret)

Ba Chúc est une localité située à seulement 3,5 km de la frontière entre le Vietnam et le Cambodge. En 1977, elle appartenait au district de Bảy Núi. Au début de cette année-là, sa population dépassait 16 000 habitants, vivant principalement de l’agriculture, de l’artisanat traditionnel et du petit commerce. Ba Chúc était déjà le berceau et le principal centre du Tứ Ân Hiếu Nghĩa, la religion des « Quatre Gratitudes », dont les nombreuses cérémonies et fêtes témoignaient de la richesse de la vie spirituelle de la population locale.

Dans la nuit du 30 avril 1977, simultanément dans quatorze communes frontalières de la province d’An Giang, les troupes de Pol Pot lancèrent une série d’attaques et massacrèrent de nombreux civils. Le point culminant de ces violences fut le massacre de 3 157 habitants de Ba Chúc, entre le 18 et le 30 avril 1978. Pendant douze jours et douze nuits d’occupation par les forces khmères rouges, Ba Chúc fut plongée dans un bain de sang. Partout où elles passaient, elles pillaient les biens, incendiaient les maisons et les bâtiments publics et massacraient la population sans distinction d’âge ni de sexe. Des tueries collectives d’une extrême brutalité eurent lieu en de nombreux endroits. Des centaines de familles se retrouvèrent sans abri après l’incendie de leurs maisons.
La pagode Phi Lai fut l’un des lieux les plus durement touchés. Près de 300 civils y furent tués. Quarante-trois personnes s’étaient cachées sous l’autel de la pagode. Les soldats khmers rouges lancèrent des grenades contre elles et en tuèrent quarante. À la pagode Tam Bửu, les troupes de Pol Pot capturèrent plus de 800 personnes, qu’elles conduisirent notamment au pont métallique de Vĩnh Thông, à Giồng Ông Tướng et dans plusieurs autres endroits pour les exécuter. Un monument commémore ce massacre à côté du nouveau pont. Dans les secteurs de Phú Cường, de Ba Chúc et du mont Tượng, des centaines de cadavres furent retrouvés, parfois entassés les uns sur les autres. Beaucoup de corps étaient mutilés. Les destructions matérielles furent également considérables. Les habitations, les cultures et les animaux domestiques ne furent pas épargnés.
M. Bùi Văn Lê, l’un des survivants, raconta avoir conduit sa femme, leurs cinq enfants ainsi que sa tante dans une grotte du mont Tượng afin d’échapper aux massacres. Tous auraient peut-être pu survivre sans la présence de chiens qui signalèrent leur cachette par leurs aboiements. Guidés par ceux-ci, les Khmers rouges ouvrirent le feu sans discernement à l’intérieur de la grotte, tuant des dizaines de personnes.
Lorsque les tirs cessèrent, M. Lê parvint à se glisser hors de la grotte. Les soldats, encore présents à proximité, lancèrent alors deux nouvelles grenades à l’intérieur. Après leur départ, M. Lê revint auprès des siens. Il déposa soigneusement les corps de ses proches sur une plateforme de bois, puis condamna l’entrée de la cavité. Depuis lors, celle-ci porte le nom de « hang Ba Lê », la « grotte de Ba Lê », témoignage particulièrement poignant du massacre sur le mont Tượng.

Les statistiques établies après les combats font état de 4 158 civils tués sur l’ensemble de la frontière de la province d’An Giang, dont 3 157 à Ba Chúc seulement, ainsi que de 774 blessés. Elles détruisirent 4 500 maisons, ainsi que des écoles, des dispensaires et des lieux de culte dans quatorze communes. Elles ravagèrent les rizières et les cultures de vingt-deux communes, tuèrent plus de 110 buffles, bovins et autres animaux domestiques et dévastèrent environ 4 000 hectares. Huit communes furent entièrement détruites. À Ba Chúc, la quasi-totalité des maisons, pagodes et bâtiments publics furent ravagés.
Après le massacre, Ba Chúc devint progressivement un important lieu de mémoire de la guerre de la frontière du Sud-Ouest. Un centre mémoriel consacré aux victimes et aux crimes commis par les Khmers rouges y fut aménagé. Il comprend notamment un pavillon d’exposition, où photographies, cartes, documents et objets retracent les événements de 1978, ainsi qu’un imposant ossuaire conçu en forme de fleur de lotus. Celui-ci conserve aujourd’hui 1 159 ensembles de restes humains provenant des victimes du massacre, classés notamment selon l’âge et le sexe. Un autel placé au centre permet aux familles et aux visiteurs de leur rendre hommage.
Ainsi, Ba Chúc n’est pas seulement le lieu où demeure la trace matérielle d’un massacre. Le centre mémoriel inscrit aujourd’hui cette tragédie dans une mémoire collective plus large, celle des affrontements qui opposèrent le Vietnam au Kampuchéa démocratique à la fin des années 1970. Le massacre d’avril 1978 constitue l’un des épisodes les plus meurtriers des incursions khmères rouges en territoire vietnamien et l’un des événements qui contribuèrent à convaincre les dirigeants de Hanoi que la sécurisation durable de leur frontière passait désormais par l’élimination de la menace militaire représentée par le régime de Pol Pot.