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Bataille pour Châu Đốc

Au 453 đường Châu Long, on peut voir un petit un pavillon dans lequel se trouve une sépulture collective dominée par une stèle portant une inscription particulièrement précise :

« PHẦN MỘ 47 LIỆT SĨ KHUYẾT DANH
NHỮNG CHIẾN SĨ KIÊN CƯỜNG
ĐÃ HY SINH TRONG ĐỢT TỔNG TIẾN CÔNG VÀ NỔI DẬY
NĂM MẬU THÂN 1968
TẠI THỊ XÃ CHÂU ĐỐC »

« Sépulture de 47 martyrs inconnus. Ces combattants héroïques sont tombés lors de l’offensive générale et du soulèvement de l’année Mậu Thân 1968, dans la ville de Châu Đốc. »

Il ne s’agit pas d’un monument aux morts général de Châu Đốc, mais d’une sépulture collective associée aux combats de l’offensive du Tết de 1968. Les quarante-sept corps qui y reposent sont considérés par le Vietnam comme des liệt sĩ, des « martyrs », mais demeurent khuyết danh, sans identité connue. Pour comprendre leur présence ici, il faut revenir aux dernières heures de janvier 1968.

Châu Đốc était alors une capitale provinciale de la République du Vietnam, située à quelques kilomètres seulement du Cambodge. Cette situation lui conférait une importance stratégique particulière. Le Bassac constituait une grande voie de circulation du delta tandis que la frontière cambodgienne et le massif des Bảy Núi offraient aux forces communistes des possibilités d’infiltration, de regroupement et de repli.
Les documents américains, déclassifiés, permettent de suivre la préparation de l’attaque presque heure par heure. L’un des plus intéressants est un rapport de renseignement établi après l’interrogatoire d’un prisonnier Việt Cộng et aujourd’hui conservé dans les archives américaines sous le titre Prisoner Intelligence, VC Activities During the Tet Offensive in Chau Doc Province. Il indique que les forces du comité provincial communiste d’An Giang, alors associé à Châu Đốc dans l’organisation révolutionnaire, furent rassemblées le 29 janvier 1968 sur le mont Cô Tô, dans le massif des Bảy Núi. Selon ce rapport de renseignement :
« CHAU DOC Province Committee VC units assembled and briefed for offensive 29 January 1968 at CO TO Mountain; marched to THAI SON Village, TRI TON District, CHAU DOC Province night of 29-30 January 1968; attacked CHAU PHU, CHAU DOC Province SVN on the night of 30 January. » (« Les unités Việt Cộng du comité provincial de Châu Đốc furent rassemblées et informées de l’offensive le 29 janvier 1968 au mont Cô Tô ; elles marchèrent vers le village de Thái Sơn, district de Tri Tôn, province de Châu Đốc, dans la nuit du 29 au 30 janvier 1968, puis attaquèrent Châu Phú, dans la province de Châu Đốc, dans la nuit du 30 janvier. »)
Le mont Cô Tô n’avait pas été choisi par hasard. Un autre rapport américain consacré aux bases Việt Cộng de la province précise que son versant méridional abritait depuis plusieurs années une zone refuge. Selon ce rapport de renseignement américain consacré aux VC Safe Bases in Chau Doc Province :

« The CO TO safe base […] was in operation prior to October 1964 and was used as the staging area for the AN GIANG (CHAU DOC) Province Committee TET Offensive on 29 January 1968. » (« La base refuge de Cô Tô […] fonctionnait avant octobre 1964 et fut utilisée comme zone de rassemblement par le comité provincial d’An Giang, Châu Đốc, pour l’offensive du Tết, le 29 janvier 1968. »)
L’attaque de Châu Đốc apparaît ainsi comme l’aboutissement d’une opération préparée depuis l’intérieur même de la province. Le plan était ambitieux. Il ne s’agissait nullement de mener un raid puis de se retirer, mais de prendre le contrôle des principaux centres de pouvoir de la ville. Selon le rapport tiré de l’interrogatoire du prisonnier :
« Battalion 1 targeted against GAG Barracks, Sub-Sector Headquarters and CHAU DOC Township Administrative Offices. Battalion 2 targeted against Military Police Barracks, CHAU DOC Township Police Posts and Militia Training School. » (« Le bataillon 1 avait pour objectifs la caserne de la Garde civile, le quartier général du sous-secteur et les bureaux administratifs de la ville de Châu Đốc. Le bataillon 2 avait pour objectifs la caserne de la police militaire, les postes de police de Châu Đốc et l’école de formation de la milice. »)

L’action militaire devait être immédiatement prolongée par une prise de contrôle politique. Des cadres civils et les forces d’action spéciale devaient occuper les administrations et les postes de police, arrêter les responsables administratifs et sécuriser les bâtiments conquis. Dans la conception communiste de l’offensive du Tết, l’attaque des villes devait provoquer ou accompagner un soulèvement de la population contre le gouvernement de Saïgon. À Châu Đốc comme dans la plupart des villes du Sud, ce soulèvement attendu ne se produisit pas.
Le témoignage du prisonnier est particulièrement révélateur de l’état d’esprit dans lequel les unités avaient été engagées. Les cadres avaient reçu l’assurance que la situation était favorable à une offensive coordonnée dans l’ensemble du Sud-Vietnam. Selon le même rapport :
« The overall objective of the attacks would be to occupy those towns and province capitals to impress the GVN and U.S. governments and to force the election of a coalition government. » (« L’objectif général des attaques devait être d’occuper ces villes et capitales provinciales afin d’impressionner les gouvernements sud-vietnamien et américain et de les contraindre à accepter l’élection d’un gouvernement de coalition. »)
Plus remarquable encore, pratiquement toutes les ressources disponibles auraient été engagées dans l’opération.
Le rapport précise : « All military and civilian cadre were committed to offensive with no reserves at Province level. No promises of reinforcements or instructions for withdrawal. » (« Tous les cadres militaires et civils furent engagés dans l’offensive, sans aucune réserve à l’échelon provincial. Aucune promesse de renforts ni aucune instruction de repli ne furent données. »)
Cette dernière phrase éclaire la violence des combats qui suivirent. Les hommes entrant dans Châu Đốc ne partaient pas pour une simple incursion. Ils étaient engagés dans une opération dont la logique supposait que la ville puisse être occupée. Les sources américaines divergent cependant sur l’identification exacte des unités. Le rapport d’interrogatoire parle de deux bataillons sans en préciser les numéros. Une synthèse américaine ultérieure consacrée à l’offensive du Tết attribue pour sa part l’attaque de Châu Đốc à des éléments du 512th Local Force Battalion, le 512e bataillon des forces locales Việt Cộng : « In Chau Doc Province, Chau Doc City, the province capital, was struck by elements of the VC 512th LF Battalion. » (« Dans la province de Châu Đốc, la ville de Châu Đốc, capitale provinciale, fut attaquée par des éléments du 512e bataillon des forces locales Việt Cộng. »)
La documentation disponible établit clairement que l’attaque fut menée à l’échelle de plusieurs unités et qu’elle visait simultanément plusieurs points névralgiques de la ville. Dans la nuit du 30 au 31 janvier, les assaillants pénétrèrent dans Châu Đốc. Le choc initial fut suffisamment violent pour désorganiser profondément les défenses sud-vietnamiennes.
Nous disposons sur ce point d’une source exceptionnelle : la citation officielle de la Medal of Honor décernée au Staff Sergeant Drew Dennis Dix. Ce sous-officier américain des Special Forces servait comme conseiller auprès d’une Provincial Reconnaissance Unit, PRU, une unité provinciale de reconnaissance sud-vietnamienne. La citation situe son action à Châu Đốc les 31 janvier et 1er février 1968. Elle commence par un constat sans détour :
« Two heavily armed Viet Cong battalions attacked the Province capital city of Chau Phu resulting in the complete breakdown and fragmentation of the defenses of the city. » (« Deux bataillons Việt Cộng lourdement armés attaquèrent la capitale provinciale de Châu Phú, provoquant l’effondrement complet et la fragmentation des défenses de la ville. »)
La terminologie peut surprendre. Les documents américains de l’époque emploient fréquemment « Chau Phu » pour désigner la capitale provinciale que nous identifions aujourd’hui à Châu Đốc. Il ne faut donc pas y voir une autre bataille.
Dix se trouvait avec une patrouille vietnamienne lorsqu’il fut rappelé pour participer à la défense. Le combat qui suivit prit rapidement la forme d’une succession d’affrontements à très courte distance autour des maisons et bâtiments publics du centre urbain. Sa citation officielle rapporte qu’ayant appris qu’une infirmière était bloquée dans une maison du centre-ville, il organisa une petite force pour aller la chercher. Il repartit ensuite pour secourir huit employés civils pris sous des tirs de mortiers et d’armes légères. Lors d’une nouvelle progression vers le centre, son groupe fut pris sous le feu d’un bâtiment occupé par des combattants Việt Cộng.
La citation précise :
« He personally assaulted the building, killing 6 Viet Cong, and rescuing 2 Filipinos. » (« Il attaqua personnellement le bâtiment, tua six Việt Cộng et secourut deux Philippins. »)
Le lendemain, 1er février, Dix rassembla une vingtaine d’hommes et poursuivit les opérations de reconquête dans la ville. « The following day S/Sergeant Dix, still on his own volition, assembled a 20-man force and though under intense enemy fire cleared the Viet Cong out of the hotel, theater, and other adjacent buildings within the city. » (« Le lendemain, le sergent Dix, toujours de sa propre initiative, rassembla une force de vingt hommes et, malgré un feu ennemi intense, chassa les Việt Cộng de l’hôtel, du théâtre et d’autres bâtiments voisins de la ville. »)
Le combat n’était donc plus celui de lignes constituées mais. Il se déroulait bâtiment après bâtiment, dans un espace urbain où les forces sud-vietnamiennes initialement dispersées se réorganisaient progressivement.
La citation ajoute : « During this portion of the attack, Army Republic of Vietnam soldiers inspired by the heroism and success of S/Sergeant Dix, rallied and commenced firing upon the Viet Cong. » (« Au cours de cette phase de l’attaque, des soldats de l’armée de la République du Vietnam, encouragés par l’héroïsme et les succès du sergent Dix, se regroupèrent et ouvrirent le feu sur les Việt Cộng. »)
Dix et ses hommes finirent par attaquer la résidence du chef adjoint de la province, occupée par des combattants communistes, et en dégagèrent la famille. La citation officielle lui attribue personnellement un bilan considérable : « S/Sergeant Dix’s personal heroic actions resulted in 14 confirmed Viet Cong killed in action and possibly 25 more, the capture of 20 prisoners, 15 weapons, and the rescue of the 14 United States and free world civilians. » (« Les actions héroïques personnelles du sergent Dix aboutirent à la mort confirmée de quatorze Việt Cộng, peut-être vingt-cinq autres, à la capture de vingt prisonniers et de quinze armes, ainsi qu’au sauvetage de quatorze civils américains et du monde libre. ») Drew Dix reçut la Medal of Honor des mains du président Lyndon B. Johnson à la Maison-Blanche le 16 janvier 1969.
Dans les archives américaines, l’événement apparaît comme une attaque communiste contre une capitale provinciale, suivie d’une reconquête conduite par les forces sud-vietnamiennes avec l’aide de conseillers et de militaires américains. Dans la mémoire officielle vietnamienne contemporaine, les hommes qui participèrent à cette même attaque sont devenus les combattants de la Tổng tiến công và nổi dậy Xuân Mậu Thân 1968, « l’Offensive générale et le soulèvement du printemps Mậu Thân 1968 ».

Entre les deux subsiste la tombe. Les quarante-sept hommes qui y reposent ne peuvent cependant être assimilés mécaniquement aux pertes totales des assaillants. La stèle affirme seulement qu’ils sont des combattants inconnus morts « lors de l’offensive générale et du soulèvement de Mậu Thân 1968 à Châu Đốc ».
Il est très probable que les pertes communistes furent plus importantes. Certains morts purent être identifiés et rendus à leurs familles, d’autres évacués par leurs unités, d’autres encore enterrés ailleurs. Plus d’un demi-siècle après les événements, le petit mémorial de đường Châu Long donne ainsi accès à une histoire qui dépasse largement celle d’un monument funéraire. La citation de Drew Dix décrit la violence du combat dans les rues, les bâtiments occupés, les prisonniers capturés et la reconquête progressive du centre-ville. Elle donne coprps à une inscription qui pourrait autrement passer inaperçue.
Sous le pavillon de Châu Long ne reposent donc pas simplement quarante-sept « soldats inconnus ». Ils appartiennent à l’un des épisodes les plus considérables de la guerre du Vietnam : cette nuit du Tết 1968 où, dans des dizaines de villes du Sud, des milliers de combattants furent lancés simultanément à l’assaut des centres du pouvoir sud-vietnamien.

À Châu Đốc, l’offensive échoua militairement. La ville ne se souleva pas et les assaillants ne purent conserver les positions qu’ils avaient conquises. Mais cinquante-huit ans plus tard, au milieu de la ville moderne, leur sépulture demeure. Et quelques lignes gravées dans la pierre permettent encore de relier ce lieu discret aux combats des 31 janvier et 1er février 1968.