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Châu Đốc, une ville née de la frontière

Lorsqu’on arrive aujourd’hui à Châu Đốc, rien ne donne véritablement l’impression d’une ancienne place frontière. La ville s’étend paisiblement au bord du Bassac, l’un des grands bras du Mékong. Les bateaux circulent entre les maisons flottantes, les marchés débordent de poissons fermentés, de fruits et de produits venus de tout le delta. À quelques kilomètres seulement commence pourtant le Cambodge. Cette proximité n’est pas un simple accident géographique. Elle explique en grande partie l’existence même de Châu Đốc. Pendant plusieurs siècles, cette région fut l’un des espaces où se rencontrèrent, s’affrontèrent et se mêlèrent trois mondes politiques : le monde khmer, le monde vietnamien et le royaume de Siam. Châu Đốc ne fut donc pas simplement une ville construite au bord d’un fleuve. Elle fut d’abord un verrou établi sur une frontière longtemps incertaine.

Pour comprendre son histoire, il faut revenir au mouvement de progression vietnamienne vers le Sud, le Nam tiến, engagé bien avant la fondation de la dynastie impériale des Nguyễn en 1802. À partir du XVIIᵉ siècle, les seigneurs Nguyễn de Huế étendirent progressivement leur influence dans les territoires situés au sud de leur domaine. Des colons vietnamiens s’installèrent dans le delta du Mékong, encore largement placé dans l’orbite cambodgienne. Cette progression ne fut ni linéaire ni le résultat d’une conquête unique. Elle associa migrations, défrichements, installations militaires, accords avec les souverains cambodgiens, interventions dans les querelles dynastiques khmères et intégration administrative progressive des territoires nouvellement contrôlés.
Charles Maybon décrit ainsi l’organisation, à partir de 1698, des territoires de Đồng Nai et de Gia Định. Des circonscriptions administratives y furent créées, des gouverneurs nommés, les terres mesurées, la population recensée et l’impôt organisé. La progression territoriale s’accompagnait donc d’une véritable prise de possession administrative. (Lectures sur l’histoire moderne et contemporaine du pays d’Annam de 1428 à 1926, nouvelle édition revue et corrigée, Hanoï, Imprimerie d’Extrême-Orient, 1930.)

À l’extrémité occidentale du delta se développait parallèlement Hà Tiên. Le personnage essentiel de cette histoire est Mạc Cửu, un Chinois originaire du Guangdong qui s’était établi sur les rives du golfe du Siam. Il développa un ensemble commercial comprenant notamment Hà Tiên, Kampot, Rạch Giá et Cà Mau. Afin de protéger son domaine contre les ambitions siamoises, il se plaça finalement sous l’autorité des Nguyễn de Huế. Hà Tiên devint ainsi progressivement l’un des points d’appui de l’expansion vietnamienne vers le golfe du Siam. C’est dans ce mouvement qu’apparaît Châu Đốc. Une date est particulièrement importante : 1757.
Cette année-là, une nouvelle crise dynastique cambodgienne provoqua l’intervention des Nguyễn. Selon Charles Maybon, les Vietnamiens obtinrent alors des territoires situés au nord de Bassac et « s’établirent solidement à Sa-dec et à Châu-đốc où ils élevèrent des forteresses ». Il conclut qu’en l’espace d’un siècle, l’autorité vietnamienne avait ainsi atteint les rivages du golfe du Siam. La géographie explique immédiatement ce choix.
Châu Đốc se trouve à proximité de la confluence du Bassac, le Hậu Giang vietnamien, et de plusieurs voies d’eau permettant de pénétrer vers l’intérieur du Cambodge. Celui qui contrôle Châu Đốc peut surveiller les circulations entre le delta et le royaume khmer. Plus à l’ouest, Hà Tiên commande l’accès au golfe du Siam. Ces deux positions constituent ainsi les extrémités d’un même dispositif géopolitique. À l’est, Châu Đốc surveille le Bassac et la route du Cambodge. À l’ouest, Hà Tiên ouvre sur le golfe du Siam. Entre les deux s’étendent des plaines basses, marécageuses et difficilement praticables qui constituent alors autant un obstacle qu’une frontière.
Lorsque Nguyễn Ánh devient l’empereur Gia Long en 1802, après avoir vaincu les Tây Sơn et réunifié le pays, cette marche occidentale prend une importance nouvelle. Le souverain dispose désormais d’un État unifié qui s’étend du Tonkin jusqu’au delta du Mékong. Il lui faut administrer cet immense territoire, mais également protéger ses marges. Le Cambodge constitue alors l’un des principaux enjeux de la rivalité entre Huế et Bangkok.
Les souverains cambodgiens tentent de préserver leur autonomie en jouant des deux puissances voisines. Charles Maybon montre très bien ce jeu d’équilibre. Le roi Ang Chan reçoit l’investiture siamoise, mais recherche également celle de Gia Long. Lorsque le Siam intervient militairement au Cambodge en 1812, Ang Chan se réfugie auprès des Vietnamiens. Gia Long ordonne alors à Lê Văn Duyệt, gouverneur de Gia Định et l’un des personnages les plus puissants de l’Empire, de le reconduire dans son royaume. L’opération est considérable : Maybon évoque une armée vietnamienne de 10 000 hommes. Après le retrait siamois, une garnison vietnamienne demeure à Phnom Penh.
Châu Đốc se retrouve dès lors au premier rang de cette politique cambodgienne. Ce n’est donc pas un hasard si les Nguyễn renforcent considérablement la région au début du XIXᵉ siècle. La place militaire est réorganisée et la frontière progressivement équipée de routes, de postes, de fortifications et surtout de canaux.

Le plus spectaculaire de ces travaux est le canal Vĩnh Tế. Creusé entre 1819 et 1824, il relie la région de Châu Đốc à Hà Tiên sur près de 90 kilomètres. Il porte le nom de Châu Vĩnh Tế, épouse de Nguyễn Văn Thoại, plus connu sous le nom de Thoại Ngọc Hầu, le grand administrateur et officier auquel l’entreprise est associée.
Il ne faut cependant pas regarder le canal avec nos seuls yeux contemporains. Aujourd’hui, il apparaît d’abord comme une voie d’irrigation et de navigation traversant les rizières. Au début du XIXᵉ siècle, sa fonction est beaucoup plus large. Il permet de relier rapidement deux positions stratégiques de la frontière occidentale, Châu Đốc et Hà Tiên, tout en facilitant la mise en valeur agricole, le peuplement et l’administration des territoires traversés.
Le canal est donc à la fois ouvrage hydraulique, voie logistique, instrument de colonisation agricole et infrastructure militaire. Son creusement fut une entreprise considérable. Des dizaines de milliers de travailleurs vietnamiens et khmers furent mobilisés au cours des différentes campagnes de travaux. Dans cet environnement de chaleur, d’inondations, de moustiques et de sols saturés d’eau, le chantier fut extrêmement éprouvant. Il matérialisait néanmoins quelque chose de fondamental : une frontière qui avait longtemps été une zone d’influence devenait progressivement un territoire administré.
La montagne voisine de Sam, Núi Sam, permet encore aujourd’hui de lire cette histoire dans le paysage.

Elle surgit presque isolée au milieu de la plaine du delta, à quelques kilomètres de Châu Đốc. Son altitude, modeste, suffit pourtant à lui donner une importance considérable dans une région presque parfaitement horizontale. Depuis ses hauteurs, le regard porte très loin sur les rizières, les canaux et, au-delà, vers la frontière cambodgienne.
C’est au pied de cette montagne que repose Thoại Ngọc Hầu.

Son tombeau rappelle que le personnage ne fut pas seulement associé au creusement du canal Vĩnh Tế. Il appartient à cette génération de grands serviteurs des premiers Nguyễn qui transformèrent une zone périphérique et disputée en territoire impérial organisé.

Mais la frontière demeurait fragile. Quelques années après l’achèvement du canal, la grande révolte de Lê Văn Khôi, commencée à Gia Định en 1833, fournit au Siam l’occasion d’intervenir directement dans le delta. En 1834, écrit Maybon, les forces siamoises « envahirent les provinces de Hà-tiên et de Châu-đốc ». L’offensive fut finalement repoussée par les troupes impériales commandées par Trương Minh Giảng, obligeant les Siamois à repasser la frontière. L’épisode démontre concrètement ce que représentait Châu Đốc. La ville n’était pas seulement située près d’une frontière. Elle était l’un des principaux verrous militaires de la frontière occidentale du Đại Nam.
Cette dimension stratégique se renforça encore sous Minh Mạng. Le règne du deuxième empereur Nguyễn fut marqué par une volonté beaucoup plus affirmée de centralisation administrative. Les autonomies régionales furent réduites, l’administration provinciale réorganisée et l’influence vietnamienne au Cambodge considérablement accrue. Cette politique provoqua des résistances et alimenta la rivalité avec le Siam. Pendant plusieurs décennies, la région située entre Châu Đốc, Hà Tiên et Phnom Penh demeura ainsi l’un des principaux théâtres de confrontation entre les deux puissances. Mais l’histoire de Châu Đốc ne se résume pas à celle des armées. La position de la ville favorisa les échanges entre populations vietnamiennes, khmères, chinoises et cham. À mesure que le contrôle politique vietnamien s’affirmait, ces communautés continuèrent à circuler de part et d’autre de la frontière. Les marchés de Châu Đốc devinrent progressivement des lieux où se rencontraient les productions du delta et celles venues du Cambodge.

Cette histoire explique encore aujourd’hui l’étonnante diversité culturelle de la région. Autour de Châu Đốc vivent toujours d’importantes communautés khmères, notamment bouddhistes theravāda. Leurs pagodes se distinguent immédiatement des pagodes vietnamiennes par leur architecture, leurs toitures et leur iconographie.
La région abrite également des communautés cham musulmanes, particulièrement présentes le long du Bassac. Leurs mosquées, leurs maisons et leurs traditions rappellent que le fleuve fut longtemps une voie de circulation reliant le delta aux mondes cambodgien et malais. À ces influences s’ajoutent les communautés chinoises et vietnamiennes qui ont elles aussi façonné la ville. Châu Đốc est ainsi devenue un espace où se superposent plusieurs appartenances culturelles et religieuses.

Cette diversité apparaît de manière spectaculaire au pied du Núi Sam, autour du sanctuaire de Bà Chúa Xứ, la « Dame du Pays ».

Le culte attire aujourd’hui plusieurs millions de pèlerins et visiteurs certaines années et constitue l’un des grands phénomènes religieux populaires du Sud du Vietnam. La statue vénérée dans le sanctuaire possède une origine ancienne et controversée. Son interprétation a évolué au fil du temps et son culte actuel mêle traditions locales, pratiques vietnamiennes et réappropriation d’un paysage culturel beaucoup plus ancien. Le choix même du terme Xứ, le « pays », le « territoire », est évocateur. La déesse protège un espace qui fut longtemps une marche. L’arrivée des Français dans la seconde moitié du XIXᵉ siècle modifie une nouvelle fois la fonction de la ville.

Après la conquête de la Cochinchine, Châu Đốc est intégrée au système colonial français. L’ancienne place militaire Nguyễn devient un centre administratif de la Cochinchine française. Mais sa fonction fondamentale change moins qu’il n’y paraît. Elle demeure une ville de frontière. Les Français héritent en réalité d’une géographie politique largement construite par les Nguyễn : un réseau de canaux, des centres administratifs, des voies fluviales et une frontière occidentale tournée vers le Cambodge. Ils les réorganisent selon leurs propres objectifs militaires, économiques et administratifs.
Le Bassac et le canal Vĩnh Tế deviennent des axes de circulation commerciale. Les plaines sont progressivement mises en valeur. La riziculture se développe à grande échelle. Les marchés régionaux prennent de l’importance.
La frontière cesse progressivement de séparer deux puissances rivales, puisque le Cambodge et la Cochinchine appartiennent désormais au même ensemble colonial français, mais elle continue de structurer les échanges.
C’est en partie de cette histoire que vient le Châu Đốc d’aujourd’hui.

Le marché aux mắm, ces préparations de poissons fermentés qui constituent l’une des spécialités de la ville, témoigne de cette relation intime avec les fleuves, les plaines inondables et les circulations du delta. Les produits cambodgiens côtoient les productions vietnamiennes. Les bateaux continuent à remonter le Bassac. Les villages cham bordent toujours le fleuve.
Châu Đốc apparaît alors pour ce qu’elle fut pendant une grande partie de son histoire : non pas une ville située par hasard à la frontière, mais une ville produite par la frontière elle-même. Sa forteresse de 1757, les grands travaux des Nguyễn, le canal Vĩnh Tế, le tombeau de Thoại Ngọc Hầu, les invasions siamoises, les relations avec le Cambodge, puis l’administration coloniale française appartiennent à une même histoire. Celle de la transformation progressive d’une marche incertaine en territoire. Mais Châu Đốc offre aussi une leçon plus subtile. Les frontières politiques peuvent se déplacer, se fortifier ou disparaître. Les populations, les croyances et les échanges leur survivent. C’est probablement ce qui rend la ville si singulière aujourd’hui.