
À Đất Mũi, tout au bout de la péninsule de Cà Mau, la terre semble hésiter avant de disparaître dans la mer. C’est ici que se trouve le point extrême méridional du Vietnam continental, matérialisé notamment par le célèbre repère géodésique GPS 0001. Non loin de là se dresse un autre monument, plus récent : la borne du kilomètre 2436 de la route Hồ Chí Minh.

Elle n’en marque pas le commencement, comme on pourrait naturellement le penser lorsque l’on entreprend, comme moi, de remonter le pays du sud vers le nord, mais l’extrémité méridionale.
Officiellement, la route Hồ Chí Minh commence en effet à Pác Bó, dans la province de Cao Bằng, tout près de la frontière chinoise, et s’achève ici, à Đất Mũi. Je vais donc, en quelque sorte, la parcourir à rebours.

Le choix de ces deux extrémités n’a évidemment rien d’anodin. Entre Pác Bó, haut lieu de l’histoire révolutionnaire vietnamienne, et la pointe de Cà Mau, ultime avancée du pays dans les eaux du Sud, la route Hồ Chí Minh dessine un axe presque symbolique d’unification nationale. Elle constitue aujourd’hui l’une des grandes artères longitudinales du Vietnam, mais aussi la réinterprétation contemporaine d’un nom chargé d’histoire, celui de la piste Hồ Chí Minh de la guerre.
La continuité est cependant davantage symbolique que géographique. La route moderne ne suit pas exactement les pistes militaires qui, durant la guerre, formaient un réseau complexe de voies, souvent situé beaucoup plus à l’ouest et débordant largement sur le Laos et le Cambodge. Elle en reprend plutôt le nom, la mémoire et l’idée essentielle : établir une grande liaison nord-sud par l’intérieur du pays.
Elle répond ainsi à une autre route, beaucoup plus ancienne.
Le Vietnam possède en quelque sorte deux colonnes vertébrales.
La première est la route nationale 1, la QL1, héritière lointaine de la Route mandarine impériale. Elle accompagne largement les plaines littorales, relie les anciens centres politiques et commerciaux et traverse les grands foyers historiques du peuplement vietnamien. Elle suit le Vietnam tourné vers les deltas et la mer.
La seconde est la route Hồ Chí Minh. Elle regarde davantage vers l’intérieur : les montagnes, la cordillère annamitique, les Hauts Plateaux, les forêts et ces régions longtemps demeurées en marge du cœur littoral du pays.
L’une raconte l’expansion ancienne du Đại Việt le long de la côte.
L’autre traduit la volonté contemporaine d’intégrer davantage les arrière-pays montagneux à l’espace national.
Dans le delta du Mékong, toutefois, cette distinction est moins nette. Les grands axes se rapprochent, se croisent et empruntent parfois des corridors communs avant que la route Hồ Chí Minh ne retrouve progressivement sa vocation intérieure en remontant vers les Hauts Plateaux.
C’est précisément cette route que j’emprunterai sur une partie de mon voyage. Elle me permettra de quitter momentanément la Route mandarine et son univers littoral pour pénétrer dans cet autre Vietnam, celui des montagnes, des plateaux et des marges forestières.
Les bornes de Đất Mũi donnent d’ailleurs immédiatement la mesure de l’entreprise. Elles rappellent que, depuis ce morceau de terre gagné sur les eaux, le nord du pays se trouve à plusieurs milliers de kilomètres et que, bien au-delà des palétuviers de Cà Mau, l’axe vietnamien se prolonge jusqu’aux montagnes de Cao Bằng et à la frontière chinoise.
À l’autre extrémité de la grande route littorale se trouve également un lieu chargé d’une puissante valeur symbolique : le passage de Hữu Nghị, au nord de Lạng Sơn.
L’actuel poste-frontière vietnamien de Hữu Nghị fait face, du côté chinois, à Hữu Nghị Quan, la « Porte de l’Amitié ». Le lieu porta au cours de son histoire plusieurs noms, parmi lesquels Nam Quan et Trấn Nam Quan. Sous la colonisation française, il était couramment désigné comme la « Porte de Chine ». L’ancien Ải Nam Quan occupait une place importante dans l’imaginaire géographique vietnamien comme seuil septentrional du pays, même si la porte elle-même se situe historiquement du côté chinois de la frontière. Les délimitations franco-chinoises de la fin du XIXᵉ siècle plaçaient déjà la frontière au sud de celle-ci.
Entre Đất Mũi et les montagnes de la frontière chinoise, la géographie change presque continuellement.
Le Vietnam s’étire en effet sur environ quinze degrés de latitude, de quelque 8° à plus de 23° nord, soit près de 1 650 kilomètres à vol d’oiseau entre ses extrémités septentrionale et méridionale. Cette exceptionnelle extension nord-sud explique en partie la diversité de ses paysages, mais aussi celle de ses climats.
Parler du « climat tropical du Vietnam » n’est donc pas faux. C’est simplement très insuffisant.
À Cà Mau et dans le delta du Mékong domine un climat tropical de mousson à caractère subéquatorial. Les températures demeurent élevées toute l’année et les saisons se distinguent moins par le thermomètre que par les pluies. Traditionnellement, une saison sèche alterne avec une longue saison humide, même si cette régularité tend aujourd’hui à devenir moins nette.
Le paysage lui-même porte l’empreinte de ce climat : mangroves, rizières basses, canaux, terres saumâtres, cocoteraies et plaines amphibies où la frontière entre la terre et l’eau paraît parfois incertaine.
En remontant vers le Centre, la géographie se resserre brutalement.
Entre la mer de Chine méridionale et la cordillère annamitique, le Vietnam n’est parfois plus qu’une étroite bande de terre. La proximité immédiate des montagnes et de la mer crée des contrastes météorologiques considérables. Les reliefs arrêtent ou détournent les masses d’air ; les précipitations deviennent extrêmement variables d’un versant à l’autre ; les tempêtes tropicales venues de la mer peuvent frapper directement le littoral.
Huế en fournit l’un des exemples les plus spectaculaires. Son régime pluviométrique est très différent de celui du Sud et ses pluies d’automne peuvent être particulièrement abondantes.
Puis vient le Nord.
À mesure que l’on approche de Hanoï et du Tonkin, l’influence du continent asiatique devient beaucoup plus sensible. La mousson du nord-est apporte un véritable hiver, parfois gris, humide et étonnamment frais pour qui vient de quitter les palétuviers de Cà Mau.
Dans les montagnes de Hà Giang, de Cao Bằng ou autour de Sa Pa, l’altitude accentue encore ce contraste. Les températures peuvent descendre jusqu’aux environs de 0 °C et des épisodes de gel, voire exceptionnellement de neige ou de givre, ne sont pas inconnus.
Il est difficile d’imaginer ces froids du haut Tonkin lorsque l’on se tient sous la chaleur humide de Đất Mũi.
En quelques milliers de kilomètres, on traverse ainsi beaucoup plus qu’un pays.
On passe des mangroves subéquatoriales aux grandes plaines rizicoles du delta, des côtes du Centre aux cols de la cordillère annamitique, des Hauts Plateaux aux bassins du fleuve Rouge, puis aux montagnes subtropicales qui annoncent déjà la Chine méridionale.
À cette diversité géographique répond naturellement une diversité humaine.
Les cultures, les architectures, les productions agricoles, les cuisines, les langues et les formes d’occupation du territoire se modifient avec le relief et le climat. Le Vietnam n’est donc nullement un bloc tropical homogène. Il constitue un long espace de transition, une succession de mondes cousus les uns aux autres par un étonnant territoire en forme de S.
C’est précisément ce que la route permet de comprendre.
Suivre la Route mandarine, puis la quitter parfois pour emprunter la route Hồ Chí Minh, revient à lire le pays selon deux lignes complémentaires. La première raconte le Vietnam historique des deltas, des plaines côtières, des citadelles, des ports et de la progression séculaire vers le Sud. La seconde ouvre sur le Vietnam intérieur, celui des montagnes, des plateaux et des peuples longtemps tenus à distance des grands centres politiques du littoral.
Et l’on serait presque tenté de pousser plus loin la métaphore.
Dans le récit fondateur vietnamien, Lạc Long Quân, le seigneur Dragon lié au monde des eaux, conduisit cinquante enfants vers la mer, tandis qu’Âu Cơ emmena les cinquante autres vers les montagnes.
La géographie des routes semble encore en conserver quelque chose.
La QL1, héritière de la Route mandarine, suit les deltas, les plaines et la mer. Elle pourrait être la route de Lạc Long Quân.
La route Hồ Chí Minh, intérieure, forestière et montagneuse, serait alors celle d’Âu Cơ.
Entre les deux se déploie le Vietnam.