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Suối Giàng, au royaume des théiers centenaires

Suối Giàng est un village hmong souvent enveloppé de brume, où le climat frais permet de passer, selon une expression locale, « les quatre saisons en une seule journée ». Cette commune de montagne, dont 98 % des habitants appartiennent à l’ethnie hmong, est aujourd’hui considérée comme le sanctuaire du thé Shan Tuyết, l’un des plus prestigieux du Vietnam.

Bien avant l’arrivée des Français, les Hmong de Suối Giàng entretenaient déjà les théiers sauvages qui poussaient naturellement sur les pentes granitiques de la montagne. À la fin du XIXᵉ siècle, l’administration coloniale identifia rapidement le potentiel économique de cette région et encouragea le développement des plantations commerciales. Les anciens théiers, eux, furent largement préservés. Aujourd’hui encore, plusieurs milliers d’arbres centenaires couvrent les montagnes de Suối Giàng, dont plus d’une centaine sont officiellement classés « Arbres du patrimoine vietnamien ».

Le thé produit ici porte le nom de Shan Tuyết, littéralement « thé des montagnes enneigées ». Cette appellation ne fait pas référence à la neige, inexistante sous ces latitudes, mais au fin duvet blanc argenté qui recouvre les jeunes bourgeons. Récoltées entre 1 200 et 1 400 mètres d’altitude, ces pousses grandissent lentement dans un environnement exceptionnel. Cette maturation progressive concentre les huiles essentielles, les acides aminés et les composés aromatiques. Une fois infusé, le Shan Tuyết développe une liqueur limpide, aux parfums de miel, de fleurs sauvages, de fruits mûrs et parfois de bois précieux. J’ai, bien sûr, goûté le thé le plus rare et le plus réputé de l’endroit : le thé blanc. Celui, qu’une accorte jeune femme m’a préparé, provient d’un arbre âgé de 500 ans.


Contrairement aux plantations industrielles où les théiers sont taillés à hauteur d’homme, nombre d’arbres conservent ici leur silhouette naturelle. Certains dépassent huit ou dix mètres de hauteur, avec des troncs noueux dont l’âge se compte parfois en plusieurs siècles. Pendant la récolte, les cueilleurs hmong doivent encore grimper dans les branches pour atteindre les jeunes pousses situées à l’extrémité des rameaux, perpétuant des gestes transmis de génération en génération.

La cueillette demeure presque entièrement manuelle. Les récolteurs sélectionnent uniquement le bourgeon terminal accompagné des deux feuilles les plus jeunes, selon la règle traditionnelle des « deux feuilles et un bourgeon ». Cette sélection minutieuse garantit la finesse du thé. Les meilleures récoltes sont celles du printemps, lorsque les arbres reprennent leur croissance après l’hiver sec des montagnes. Les cueillettes se poursuivent ensuite jusqu’à l’automne.

À peine récoltées, les feuilles rejoignent les petits ateliers installés dans les villages. Elles sont d’abord légèrement flétries afin de réduire leur humidité, puis chauffées dans de grandes bassines ou des tambours métalliques pour interrompre l’oxydation. Viennent ensuite le roulage, qui libère les huiles essentielles, puis un séchage progressif. Selon les procédés employés, les producteurs élaborent des thés verts, blancs, noirs ou semi-oxydés.

Le thé constitue aujourd’hui la principale richesse économique de Suối Giàng et de tout le district de Văn Chấn. Les coopératives locales assurent le tri, le conditionnement et la commercialisation sous la marque « Suối Giàng », désormais reconnue dans tout le Vietnam. Les meilleurs lots sont exportés vers l’Europe, le Royaume-Uni, le Japon ou Taïwan. Les thés blancs issus des arbres les plus anciens atteignent des prix particulièrement élevés, parfois plusieurs millions de dôngs par kilogramme, tant leur production reste limitée.

Mais Suối Giàng ne vit pas uniquement du thé. Le village est devenu l’une des destinations emblématiques du tourisme de montagne dans la province de Yên Bái. préservé par une population Les maisons traditionnelles, les costumes brodés, les marchés et les fêtes locales donnent à cette montagne une identité forte, où la culture du thé demeure intimement liée à la vie quotidienne.

Suối Giàng apparaît ainsi comme bien davantage qu’un simple terroir agricole. C’est une montagne vivante, où la nature, le savoir-faire hmong et plusieurs siècles d’histoire se rejoignent autour d’un arbre remarquable.