
Au cœur du quartier de Trúc Bạch, dans l’arrondissement de Ba Đình à Hanoï, se dresse l’une des maisons communales les plus remarquables de la capitale. Cachée derrière les immeubles modernes, la maison communale de Ngũ Xã (Đình Ngũ Xã) demeure le centre spirituel d’un ancien village d’artisans dont la renommée dépassa largement les frontières du Tonkin. Consacrée à Lý Quốc Sư, moine, médecin et protecteur des fondeurs de bronze, elle raconte près d’un millénaire d’histoire où se mêlent religion, artisanat et développement urbain.

Au XVIIᵉ siècle, plusieurs familles de fondeurs de bronze quittèrent les villages de Đồng Mai, Châu Mỹ, Điện Tiền, Đào Viên et Di Thượng pour s’établir sur une presqu’île du lac de l’Ouest (Hồ Tây), au nord-ouest de la cité impériale de Thăng Long. Avec l’aménagement d’une digue, cette presqu’île se retrouva bordée par le nouveau lac Trúc Bạch, où se développa le village de Ngũ Xã, littéralement « le village des cinq communautés ».

Ces artisans apportèrent avec eux un savoir-faire exceptionnel dans la fonte du bronze, produisant cloches, brûle-parfums, statues bouddhiques, objets rituels et pièces destinées à la Cour impériale.
Rapidement, Ngũ Xã devint le principal centre de fonderie de bronze de la capitale impériale de Thăng Long. La proximité du lac de l’Ouest facilitait l’approvisionnement en eau, le refroidissement des pièces de bronze après la coulée et le transport des œuvres lourdes par voie d’eau vers les temples et les pagodes de Thăng Long
La maison communale est dédiée à Lý Quốc Sư, de son nom civil Nguyễn Chí Thành, né dans l’actuelle province de Ninh Bình au XIᵉ siècle.
Moine bouddhiste sous le nom de Minh Không, il fut réputé autant pour sa médecine que pour ses connaissances techniques. La tradition rapporte qu’il guérit l’empereur Lý Thần Tông d’une mystérieuse maladie en 1138. En récompense, il reçut le titre prestigieux de Quốc Sư, « Précepteur de la Nation ».

La légende lui attribue également l’introduction ou le perfectionnement de nombreuses techniques de fonte du bronze. C’est pourquoi les artisans de Ngũ Xã le vénèrent comme leur ancêtre spirituel.
Son culte dépasse largement Hanoï et demeure très vivant dans plusieurs provinces du nord du Vietnam.
Le bâtiment actuel a été profondément restauré tout en respectant l’organisation traditionnelle des maisons communales vietnamiennes.
Après avoir franchi le portail, le visiteur découvre une vaste cour pavée dominée par un banian. Ses racines aériennes plongent vers le sol et enlacent peu à peu leur propre tronc. Cet arbre, véritable symbole des villages vietnamiens, constitue le cœur vivant de l’ensemble monumental.
Selon les informations conservées dans la maison communale, le banian fut gravement endommagé par un typhon en juillet 1987. Son tronc survécut cependant et l’arbre continua de croître jusqu’à devenir l’impressionnant géant visible aujourd’hui.
La façade principale présente tous les caractères de l’architecture religieuse vietnamienne : toiture aux extrémités relevées, dragons affrontés sur le faîtage, panneaux calligraphiés et riches sculptures sur bois.

À l’intérieur, le regard est immédiatement attiré par la richesse du décor. Les piliers portent de longues inscriptions sino-vietnamiennes gravées en caractères dorés. Le sanctuaire principal abrite la statue de Lý Quốc Sư, entourée de ses assistants et des divinités protectrices du village. Devant l’autel se dressent plusieurs œuvres illustrant le génie des artisans de Ngũ Xã : brûle-parfums monumentaux, grues sacrées, cloches, tambours rituels et vases de bronze finement ciselés.

La cloche suspendue dans la salle témoigne de la maîtrise technique atteinte par les fondeurs hanoïens. Les bronzes de Ngũ Xã étaient réputés dans tout le pays pour leur qualité de fonte, la finesse de leur décor et la pureté de leur alliage.
La renommée des artisans dépasse largement leur village.
Ils réalisèrent notamment plusieurs œuvres majeures du patrimoine vietnamien.
La plus célèbre est l’immense statue du Bouddha Amitābha du temple Quán Thánh, coulée au XVIIᵉ siècle sous le règne de Lê Hy Tông. Haute de près de quatre mètres et pesant plusieurs tonnes, elle demeure l’un des plus grands bronzes anciens du Vietnam.
Les fondeurs de Ngũ Xã fabriquèrent également des cloches monumentales, des statues destinées aux temples de tout le pays ainsi que de nombreux objets de culte encore utilisés aujourd’hui. Quelques ateliers perpétuent encore cet héritage artisanal, même si la production est désormais beaucoup plus limitée.

La maison communale n’est pas un simple monument historique. Chaque année, le 1ᵉʳ jour du onzième mois lunaire, les habitants de Ngũ Xã s’y réunissent pour célébrer leurs ancêtres fondeurs. La cérémonie est accompagnée d’offrandes, de processions, de musique traditionnelle et de jeux populaires.
Autrefois, les festivités comprenaient également des compétitions d’échecs vietnamiens, des combats de coqs, des représentations théâtrales et un grand banquet partagé sous le banian.
Ces célébrations rappellent que la maison communale demeure avant tout le cœur spirituel de la communauté. C’est sans doute l’une des raisons pour lesquelles Trúc Bạch est devenu mon quartier de prédilection à Hanoï. Malgré une gentrification désormais perceptible, il a su préserver une véritable vie de quartier. Les habitants continuent de se retrouver dans les cafés, les lieux de culte voire dans la rue, perpétuant un art de vivre où le patrimoine n’est pas seulement conservé, mais demeure pleinement intégré au quotidien.

