
Le Musée de la médecine traditionnelle vietnamienne, « Bảo Tàng Y Học Cổ Truyền Việt Nam », également connu sous le nom de FITO Museum, fait partie de ces musées de Hô Chi Minh-Ville que l’on pourrait facilement négliger et qui se révèlent pourtant passionnants. Ouvert au public en 2007, il est considéré comme le premier musée privé vietnamien entièrement consacré à la médecine traditionnelle. Sur près de 600 m², il rassemble aujourd’hui plus de 3 000 objets retraçant plusieurs siècles, voire plusieurs millénaires, de pratiques médicales et pharmaceutiques.

L’intérêt du musée tient d’abord à son architecture intérieure. Derrière une façade relativement discrète se déploie, sur plusieurs niveaux, un véritable labyrinthe de boiseries sculptées, de galeries, d’escaliers, de cloisons ajourées et de meubles anciens. Une partie des éléments architecturaux provient d’anciennes maisons du delta du Fleuve Rouge, démontées puis remontées à Hô Chi Minh-Ville. Des encadrements, colonnes et sculptures sur bois des XVIIᵉ au XIXᵉ siècle ont ainsi été intégrés au bâtiment. L’ensemble donne parfois davantage l’impression de pénétrer dans une demeure de lettré ou dans une ancienne officine que dans un musée construit au début du XXIᵉ siècle.

La visite permet surtout d’entrer dans un univers médical dont les fondements sont anciens. La médecine traditionnelle vietnamienne s’est développée pendant des siècles au contact de la médecine savante chinoise et en a adopté une partie des concepts, notamment les théories du yin et du yang, des cinq éléments, la circulation de l’énergie, l’examen du pouls et une pharmacopée extrêmement élaborée. Mais elle ne saurait être réduite à une simple transposition de la médecine chinoise. Elle a progressivement constitué ses propres savoirs à partir des plantes, des animaux et des minéraux disponibles au Vietnam, ainsi que des pratiques thérapeutiques populaires transmises localement.
Cette distinction apparaît notamment dans les notions de « thuốc Bắc » et de « thuốc Nam ». La première désigne traditionnellement les remèdes issus de la pharmacopée chinoise ou de son influence, tandis que la seconde renvoie aux médicaments préparés à partir des ressources médicinales du pays. Dès le XIVᵉ siècle, le médecin et moine Tuệ Tĩnh défendait cette médecine locale à travers la formule devenue célèbre : « Nam dược trị Nam nhân », « les remèdes du Sud soignent les gens du Sud ». Quelques siècles plus tard, Hải Thượng Lãn Ông, Lê Hữu Trác, 1720-1791, poursuivit cette œuvre de systématisation et devint l’une des grandes figures de l’histoire médicale vietnamienne. Tous deux occupent naturellement une place centrale dans le musée.

Les collections permettent ensuite de suivre très concrètement le travail du médecin et de l’apothicaire. Mortiers, pilons, couteaux servant à découper les plantes médicinales, meules et « thuyền tán » destinées à broyer les drogues, balances, poids, théières, récipients à décoctions, jarres et pots en céramique remplissent progressivement les salles. Certains objets sont attribués à des périodes remontant à plusieurs milliers d’années. Le musée possède notamment des instruments de préparation des médicaments vieux d’environ 2 500 ans, tandis que sa collection comprend des pièces dont l’ancienneté annoncée atteint 3 500 ans.
Les anciennes armoires à pharmacie sont particulièrement intéressantes. Leurs dizaines de petits tiroirs rappellent ces officines traditionnelles que l’on trouve encore dans certains quartiers anciens du Vietnam et de Chine. Chaque compartiment était destiné à une substance précise, racine, écorce, graine, fruit séché, minéral ou produit d’origine animale. Le médecin composait une prescription en associant plusieurs ingrédients, ensuite pesés, découpés, pilés, torréfiés ou mis à bouillir selon les préparations.
Le musée conserve également de remarquables collections de céramiques pharmaceutiques. Pots, bouteilles et jarres, parfois décorés en bleu et blanc, témoignent du rôle essentiel de la céramique dans la conservation des poudres, des plantes et des préparations médicinales. À côté des objets achevés apparaissent également des fragments et des pièces archéologiques, rappelant que l’histoire de la pharmacie peut aussi s’écrire à partir de tessons retrouvés dans le sol.

L’une des qualités du musée est précisément de ne pas présenter ces objets comme des curiosités isolées. Les salles reconstituent l’environnement dans lequel ils étaient utilisés. On passe d’une pharmacie traditionnelle à un cabinet de consultation, d’un espace consacré aux plantes médicinales à une évocation de la médecine de cour. Une importante sculpture sur bois représente ainsi médecins, malades, porteurs et personnages de la société ancienne. Le musée possède également une composition consacrée à une centaine de médecins ayant marqué l’histoire de la médecine vietnamienne entre le XIIᵉ et le XXᵉ siècle, ainsi qu’une collection de textes médicaux rédigés en caractères chinois et en chữ Nôm.
La scénographie réussit ainsi à restituer l’atmosphère d’une pharmacie vietnamienne ancienne, avec ses meubles sombres, ses pots de porcelaine, ses balances et ses innombrables tiroirs. Elle évoque également les cabinets des médecins et jusqu’au Thái Y Viện, l’institution chargée de la médecine à la cour impériale. Des panneaux sculptés et des scènes figurées représentent la récolte des plantes, leur préparation, les consultations et l’administration des remèdes.

Cette mise en scène donne au musée un caractère inhabituellement vivant. On peut manipuler certains instruments, découvrir les plantes et les drogues médicinales et, dans certaines salles, se glisser dans le décor. Des vêtements traditionnels sont même mis à disposition des visiteurs pour quelques photographies. Le résultat est parfois un peu théâtral, mais il fonctionne parfaitement. La charmante jeune fille photographiée ici, transformée pour quelques minutes en praticienne d’un autre siècle, semble ainsi tout à fait chez elle au milieu des armoires d’apothicaire.

Mais derrière ce côté ludique se cache une véritable richesse documentaire. Le musée conserve notamment des représentations de près de 2 000 plantes médicinales vietnamiennes et une importante série de dessins botaniques. Il montre ainsi que la médecine traditionnelle ne reposait nullement sur quelques « recettes de grand-mère », mais sur un corpus de connaissances, de classifications et de pratiques accumulé et transmis pendant des siècles. Il faut enfin prendre son temps.
La visite commence généralement dans les étages supérieurs avant de redescendre progressivement vers le rez-de-chaussée. Avant de prendre l’ascenseur, je conseille de consacrer une quinzaine de minutes au documentaire proposé par le musée, disponible notamment en français. Il donne les repères historiques indispensables pour comprendre ce que l’on découvrira ensuite dans les salles.

Le lieu se prête d’ailleurs admirablement aux séances de photos, exercice que les Vietnamiens affectionnent particulièrement. Les décors de bois sombre, les anciennes armoires d’apothicaire, les jarres, les mortiers, les plantes séchées et les petits jardins intérieurs composent une succession de cadres presque théâtraux. Le musée met à disposition des vêtements traditionnels inspirés des tenues anciennes, permettant aux visiteurs de se glisser, le temps de quelques clichés, dans la peau d’un médecin, d’un apothicaire ou d’un notable d’autrefois. On se retrouve ainsi devant une rangée de tiroirs à remèdes, pilon à la main, ou coiffé d’un large chapeau traditionnel dans un décor végétal soigneusement aménagé. Cette dimension ludique n’est pas anecdotique. Au Vietnam, la photographie fait souvent pleinement partie de la visite d’un site patrimonial. Elle prolonge l’expérience, permet de se mettre en scène dans un décor historique et contribue aussi, à sa manière, à rendre le patrimoine plus familier. Ici, le procédé fonctionne particulièrement bien : on vient pour découvrir l’histoire de la médecine vietnamienne et l’on repart avec quelques images qui donnent presque l’impression d’avoir exercé quelque temps dans une officine du XIXᵉ siècle.

Ce musée vaut donc bien davantage qu’une visite de curiosité. Il raconte une autre histoire du Vietnam, celle de la maladie, du corps, des plantes, des médecins et des savoirs transmis entre la Chine et l’Asie du Sud-Est, puis progressivement adaptés à l’environnement vietnamien. Et, au milieu des pots de porcelaine, des racines séchées et des milliers de petits tiroirs d’apothicaire, on comprend que l’histoire de la médecine est aussi une histoire culturelle du Vietnam.
