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Les pagodes khmères des Bảy Núi, mémoire vivante d’An Giang

La région de Châu Đốc, Tri Tôn et Tịnh Biên appartient historiquement aux marges occidentales du delta du Mékong, un espace frontalier où se sont longtemps rencontrés mondes khmer, vietnamien, chinois et cham. Avant l’avancée progressive des populations et du pouvoir des Nguyễn vers le Sud, mouvement que l’historiographie vietnamienne désigne rétrospectivement sous le nom de « Nam tiến », cette région relevait du royaume khmer. Il ne faut cependant pas imaginer une frontière comparable à celles des États modernes. Le contrôle politique exercé depuis les centres du pouvoir khmer demeurait variable sur ces vastes zones de plaines inondables, de forêts et de marécages, tandis que les implantations humaines restaient relativement dispersées. Les communautés khmères étaient néanmoins solidement établies dans plusieurs régions correspondant aujourd’hui à An Giang, Kiên Giang, Trà Vinh et Sóc Trăng.
Une étape décisive intervient en 1757. À la faveur des conflits dynastiques qui agitent alors le Cambodge, le souverain khmer Nặc Tôn, généralement identifié à Ang Ton, reçoit l’appui des Nguyễn pour accéder au trône. En contrepartie, il cède au seigneur Nguyễn Phúc Khoát le territoire connu dans les sources vietnamiennes sous le nom de Tầm Phong Long. Nguyễn Cư Trinh joue un rôle essentiel dans la prise de possession et l’organisation de cet espace. Le territoire est rattaché au dinh de Long Hồ et trois postes, ou « đạo », sont établis à Đông Khẩu, l’actuelle région de Sa Đéc, Tân Châu et Châu Đốc. Ce dernier devient ainsi l’un des principaux points d’appui du pouvoir vietnamien sur le cours supérieur du Hậu Giang.

Ce changement de souveraineté ne provoque évidemment pas la disparition des populations déjà présentes. Les communautés khmères demeurent sur place et conservent leurs villages, leurs monastères et une grande partie de leurs structures sociales. Mais l’intégration politique de la région s’accompagne progressivement d’une colonisation agricole vietnamienne. Le phénomène s’accélère au début du XIXᵉ siècle, lorsque les Nguyễn entreprennent de consolider cette frontière occidentale, notamment par le creusement des canaux de Thoại Hà puis de Vĩnh Tế, commencé en 1819. Ces travaux facilitent à la fois les communications, la mise en culture des terres et l’installation de nouvelles populations. Dans certaines zones, notamment autour de Châu Đốc, les Khmers deviennent ainsi progressivement minoritaires, tout en conservant une présence culturelle particulièrement forte dans les Bảy Núi.

Les pagodes constituent aujourd’hui l’expression la plus visible de cette continuité. Il faut toutefois préciser les chiffres. Avant la réorganisation administrative de 2025, les territoires de Tri Tôn et Tịnh Biên comptaient à eux seuls 65 pagodes khmères. L’actuelle province élargie d’An Giang, issue de la fusion avec Kiên Giang, en compte désormais 142. Elles ne sont pas seulement des lieux de culte. Dans le bouddhisme theravāda khmer, la pagode demeure traditionnellement un centre religieux, éducatif, culturel et communautaire.
La pagode Tà Pạ, près de Tri Tôn, en offre une illustration spectaculaire. Connue en khmer sous le nom de Chưn Phnôm ou Chưn-Num, elle se dresse sur les pentes du mont Tà Pạ, dominant les rizières et les palmiers à sucre caractéristiques du paysage des Bảy Núi. Vue depuis la plaine, comme sur cette photographie, elle semble presque suspendue au-dessus de la végétation. La pagode est relativement récente. Sa construction commence en 1999, sur un site d’environ 4 000 m². À l’origine, il ne s’agit que d’un édifice modeste, construit en bois et couvert de chaume. Quatre campagnes successives de rénovation et d’agrandissement transforment progressivement l’ensemble. À la fin de l’année 2019, Tà Pạ acquiert l’aspect monumental qui est aujourd’hui le sien. La topographie a largement déterminé son architecture. Le sanctuaire principal a été établi directement sur le flanc escarpé de la colline. Plutôt que d’aplanir entièrement le terrain, les bâtisseurs ont utilisé la pente en élevant le bâtiment sur une véritable forêt de piliers. Le nouveau sanctuaire principal couvre environ 1 350 m² et repose sur 120 colonnes de béton armé, dont la hauteur varie de 5 à 18 mètres. Cette solution technique assure la stabilité de l’édifice tout en lui donnant, lorsqu’on l’observe depuis la plaine, cette étonnante impression de pagode « flottant » au-dessus de la montagne. En 2020, un nouvel escalier monumental est aménagé afin de relier plus directement le pied de la colline au sanctuaire. Long d’environ 70 mètres, large de près de 15 mètres et composé de 240 marches, il est devenu l’un des éléments les plus reconnaissables du site. Sa ligne colorée, nettement visible depuis les rizières, accentue encore la verticalité de l’ensemble.

À quelques kilomètres de Tà Pạ, une autre pagode témoigne de l’ancienneté de la présence khmère dans la région de Tri Tôn. La pagode Krăng Krốch, dont le nom officiel est Prochum Meáp Chhưm Kiriram, est beaucoup plus connue localement sous celui de chùa Hàng Còng, littéralement la « pagode de la rangée de còng ». Située dans le hameau d’An Hòa, autrefois commune de Châu Lăng, aujourd’hui intégré à la commune de Tri Tôn, elle appartient elle aussi à la tradition du bouddhisme theravāda khmer.
Son histoire est toutefois plus difficile à établir avec précision que ne le laissent entendre certaines présentations touristiques. Plusieurs sources locales et bouddhiques font remonter sa fondation à 1608, ce qui en ferait l’une des plus anciennes pagodes khmères de la région de Tri Tôn. Une publication de la revue Văn Hóa Phật Giáo donne également cette date et décrit un sanctuaire vieux de plus de quatre siècles. Des publications plus récentes de l’Agence vietnamienne d’information restent beaucoup plus prudentes et parlent simplement d’une pagode « de plus de cent ans ». Il paraît donc préférable de considérer 1608 comme la date traditionnellement attribuée à sa fondation, faute de documentation historique permettant de la considérer comme absolument établie.
Le nom même de Krăng Krốch renvoie au paysage ancien du site. Selon les explications locales, « Krăng » désignerait un tertre ou une hauteur, tandis que « Krốch » ferait référence au pamplemoussier sauvage qui poussait autrefois en abondance dans les environs. Le nom cérémoniel Prochum Meáp Chhưm Kiriram est généralement traduit par « pagode au milieu des montagnes », évocation particulièrement adaptée à son implantation au cœur du massif des Bảy Núi.

Mais ce sont surtout les arbres qui ont donné à Krăng Krốch son identité actuelle. Pendant longtemps, la pagode était séparée des habitations environnantes par les rizières et son accès était difficile. En 1965, le supérieur du monastère, le vénérable Khunh Sa Ríth, aurait obtenu de fidèles qu’ils cèdent des bandes de terrain afin d’aménager une véritable voie d’accès. Des còng, grands arbres tropicaux connus également sous le nom de « rain trees », furent alors plantés de part et d’autre du chemin. Leurs branches se sont progressivement rejointes au-dessus de la chaussée, formant une immense voûte végétale. Les religieux successifs ont conservé et complété cet alignement, qui compte aujourd’hui plusieurs dizaines de sujets anciens et constitue l’une des singularités de la pagode.
Cette longue perspective ombragée explique que son nom populaire, chùa Hàng Còng, ait presque éclipsé celui de Krăng Krốch. Après avoir franchi un portail relativement discret, le visiteur emprunte cette allée avant d’atteindre le sanctuaire principal. Celui-ci reprend les caractères fondamentaux de l’architecture religieuse khmère, toiture à plusieurs niveaux fortement relevée, décors sculptés, figures mythologiques et représentations du Bouddha. Des nāga à neuf têtes bordent notamment l’accès au sanctuaire, tandis que dragons et oiseaux mythiques krud, apparentés au Garuda de la tradition indienne, participent au vocabulaire protecteur de l’architecture khmère.
L’aspect de Krăng Krốch a néanmoins beaucoup évolué au fil des restaurations. Sa couleur rose, aujourd’hui particulièrement frappante et assez inhabituelle parmi les pagodes khmères d’An Giang, est devenue l’une de ses signatures visuelles. Elle ne doit pas masquer la continuité de la fonction du monastère. Comme les autres pagodes theravāda des Bảy Núi, Krăng Krốch est à la fois un lieu de culte et un centre communautaire. Elle accueille les grandes fêtes khmères, notamment Chol Chnam Thmay, le Nouvel An, et Sen Dolta, consacrée aux ancêtres. Elle a également participé à l’enseignement du khmer et du pali aux enfants et aux jeunes religieux, fonction essentielle pour la transmission de la langue écrite et des textes bouddhiques dans une région où les Khmers sont désormais minoritaires. Dès 2010, des cours de pali et de vietnamien y étaient officiellement signalés.

Tà Pạ et Krăng Krốch illustrent ainsi deux visages complémentaires du patrimoine khmer des Bảy Núi. La première, spectaculaire, domine les rizières depuis la montagne et témoigne du dynamisme actuel du bouddhisme theravāda. La seconde se dissimule sous une voûte d’arbres, au milieu d’un ancien phum sóc, le village khmer traditionnel. Toutes deux rappellent surtout que l’intégration politique de cette région au Vietnam au XVIIIᵉ siècle n’a pas effacé le substrat khmer. Dans le paysage d’An Giang, les pagodes en demeurent encore aujourd’hui les marqueurs les plus visibles.