
Le cimetière national des martyrs de Vi Xuyen abrite les dépouilles de milliers de Vietnamiens, dont beaucoup restent inconnus. – Photo : Nam Thai/TTXVN
Le Vietnam contemporain s’est largement forgé par la guerre, dans une succession de conflits qui relèvent tout à la fois d’un processus de décolonisation et de l’affrontement global de la guerre froide.
La première séquence, la guerre d’Indochine, oppose le Việt Minh à la France coloniale. Elle s’achève en 1954 par la défaite de Điện Biên Phủ et les accords de Genève, qui instaurent une partition provisoire du pays de part et d’autre du 17e parallèle, entre un Nord communiste et un Sud soutenu par les puissances occidentales.
S’ouvre alors la guerre du Vietnam, que Hanoï conçoit comme une guerre de réunification nationale, tandis que Washington l’inscrit dans une stratégie d’endiguement du communisme. Les États-Unis n’y sont pas seuls. Autour d’eux se constitue une coalition internationale, souvent reléguée au second plan dans les récits européens.
Outre l’Australie, les États-Unis sont soutenus par la Corée du Sud, qui constitue le principal contingent allié, avec près de 320 000 hommes engagés au total, soit environ 50 000 présents simultanément au plus fort du conflit. S’y ajoutent la Thaïlande, la Nouvelle-Zélande et les Philippines, tandis que Taïwan et l’Espagne apportent des soutiens plus discrets, techniques ou humanitaires. Face à cette coalition, le Nord-Vietnam bénéficie de l’appui déterminant de la Chine et de l’Union soviétique, inscrivant le conflit dans une véritable géopolitique triangulaire.
La réunification proclamée en 1976 ne marque pourtant pas la fin des tensions. Elle ouvre au contraire une nouvelle phase de recompositions régionales. L’intervention vietnamienne au Cambodge en 1978, qui renverse les Khmers rouges, est perçue à Pékin comme une extension de l’influence soviétique en Asie du Sud-Est. C’est dans ce contexte qu’éclate, en février 1979, la guerre entre la Chine et le Vietnam.
Le 17 février, l’offensive chinoise se déploie sur plus de mille kilomètres de frontière. Si l’on retient souvent l’image d’un affrontement entre armées régulières, les premières heures du conflit révèlent une réalité plus diffuse et plus brutale. Les grandes unités vietnamiennes étant en partie engagées au Cambodge, la résistance initiale repose largement sur les forces locales, gardes-frontières, unités territoriales et milices populaires.
Dans les premières heures du conflit, les témoignages vietnamiens décrivent une mobilisation immédiate, souvent improvisée, où la frontière cesse d’être une ligne pour devenir un espace de combat partagé : « Khi pháo nổ, chúng tôi không chờ lệnh. Cả làng cầm súng, người mang đạn, người tải thương » (« Quand l’artillerie a ouvert le feu, nous n’avons pas attendu d’ordres. Tout le village a pris les armes, les uns portaient les munitions, les autres évacuaient les blessés. »).
Hommes et femmes rejoignent les positions assignées en temps de paix, évacuent les blessés, transportent les munitions ou prennent part aux combats. Cette résistance, souvent improvisée et coûteuse, contribue à ralentir l’avance chinoise dans les premiers jours. Elle constitue l’un des traits les plus saillants de la mémoire vietnamienne du conflit, en particulier dans les provinces de Cao Bằng et de Lạng Sơn.

M. Luc Van Vinh et ses cinq enfants, originaires du village de Na Long, commune de Ngoc Khe, district de Trung Khanh, province de Cao Bang, ont rejoint les forces armées pour protéger la frontière nord. – Photo : Ta Hai/TTXVN
Le bilan humain de la campagne de 1979 demeure profondément controversé. Les estimations varient fortement selon les sources, mais toutes convergent sur un point : l’affrontement fut d’une intensité et d’un coût humain très élevés, disproportionnés au regard de sa brièveté apparente. La 42e armée chinoise de Guangzhou, par exemple, doit remplacer jusqu’à 82 % de ses officiers et sous-officiers après quinze jours de combat. Les récits de vétérans des combats de Laoshan décrivent eux aussi la dureté extrême des affrontements : « 山头拿下来了,但人也快打光了 » (« Nous avons pris la colline, mais nos hommes étaient presque anéantis. »).
Cette remarque, d’une sobriété saisissante, dit à elle seule le coût humain des combats pour quelques hauteurs.
La guerre ne s’arrête pas en mars 1979. Elle se prolonge, durant une décennie, sous la forme d’un conflit frontalier diffus mais constant. Entre 1979 et le milieu des années 1980, la frontière nord devient un espace de guerre intermittente, ponctué de bombardements, d’incursions et de combats acharnés pour le contrôle de hauteurs stratégiques.

L’année 1984 marque un tournant. Les combats pour les positions d’altitude, notamment dans la région de Vị Xuyên, atteignent une intensité inédite depuis 1979. L’armée vietnamienne tente alors de reprendre l’initiative par des offensives d’envergure. L’échec de l’opération de juillet 1984 met un terme à cette tentative. Les assauts frontaux, menés contre des positions chinoises solidement retranchées et puissamment appuyées par l’artillerie, se soldent par de lourdes pertes sans gains décisifs.
Cet échec provoque une inflexion doctrinale majeure. Sous l’impulsion du général Hoàng Đan, l’armée vietnamienne abandonne progressivement les attaques frontales au profit d’une stratégie de « défense active et de grignotage tactique » (« phòng ngự và lấn dũi »). Inspirée des enseignements de Điện Biên Phủ, cette approche privilégie l’usure, la maîtrise du terrain et la conquête progressive des positions adverses. La guerre devient une guerre d’attrition, dominée par l’artillerie, les retranchements et la lutte pour quelques dizaines de mètres de terrain.
Sur des fronts comme celui de Vị Xuyên, les témoignages décrivent une guerre d’une extrême rudesse, faite de bombardements quasi continus, de positions précaires et d’un coût humain élevé pour des gains territoriaux minimes. La mémoire vietnamienne en a conservé l’image d’un sacrifice silencieux, longtemps resté en marge du récit officiel.
À partir de 1986, le conflit entre dans une nouvelle phase. Le front se stabilise, les combats se réduisent à des échanges d’artillerie, à des actions de harcèlement et à des opérations limitées. Mais, dans le même temps, s’amorce un processus diplomatique prudent.
En décembre 1986, Hanoï propose de « rétablir l’amitié » et d’« entamer des négociations ». En juin 1987, le Premier ministre Phạm Văn Đồng adresse un message à Deng Xiaoping. En juillet 1988, Nguyễn Cơ Thạch formule des propositions visant à réduire la tension. Ces initiatives sont accompagnées de gestes militaires, à la fin de l’année 1988, avec un retrait vietnamien sur certains secteurs et l’arrêt des bombardements chinois.
La guerre entre alors dans sa phase terminale. En mai 1989 débute le retrait des forces chinoises, qui s’achève en octobre de la même année. Cette désescalade s’inscrit dans un contexte plus large de recomposition stratégique, marqué par le retrait vietnamien du Cambodge et par l’affaiblissement du bloc soviétique.
Quels enseignements tirer de ce long conflit ?
L’offensive chinoise de février 1979 met en lumière les limites d’une armée engagée dans une guerre conventionnelle qu’elle n’a, en réalité, plus pratiquée depuis plusieurs décennies. La planification, adaptée à une logique de guerre punitive limitée, repose sur une appréciation incomplète de l’adversaire. L’Armée populaire de libération sous-estime la capacité de réaction de l’Armée populaire vietnamienne, sa résilience tactique, la solidité de sa doctrine défensive et la force morale de ses unités. Dès les premiers jours, l’initiative lui échappe partiellement, non par surprise stratégique, mais par décalage entre objectifs politiques limités et réalité du terrain.
Cette difficulté est renforcée par une préparation insuffisante du théâtre d’opérations. La connaissance du terrain demeure lacunaire, les cartes sont parfois obsolètes, les dispositifs vietnamiens imparfaitement identifiés. Dans un environnement montagneux, cloisonné, où chaque vallée canalise la manœuvre et où chaque hauteur devient un point d’appui, ces lacunes pèsent immédiatement sur la progression des unités chinoises.
Sur le plan tactique, l’APL révèle les faiblesses d’une armée en transition. La coordination interarmes reste limitée, les unités manquent d’entraînement commun et les doctrines employées, héritées d’une guerre de mouvement révolutionnaire, se montrent inadaptées à un affrontement conventionnel de haute intensité. L’artillerie est utilisée de manière massive, souvent sous forme de barrages, mais sans toujours disposer d’une observation fine permettant d’en maximiser l’efficacité. De même, l’emploi du couple char-infanterie se heurte aux contraintes du terrain et conduit fréquemment à des attaques frontales coûteuses.
Le commandement souffre, quant à lui, d’une fragmentation structurelle. Les unités engagées, issues de différentes régions militaires, ne disposent ni de procédures entièrement standardisées, ni d’une expérience commune suffisante. Cette hétérogénéité limite la fluidité de la manœuvre et complique la conduite d’opérations coordonnées. Les systèmes de communication, souvent dépassés, accentuent ces difficultés, dans un contexte où les capacités de guerre électronique vietnamiennes, appuyées par l’Union soviétique, semblent avoir contribué à désorganiser les transmissions.
À ces facteurs s’ajoute une logistique insuffisamment adaptée. Habituée à une guerre révolutionnaire reposant largement sur l’autosuffisance locale, l’APL éprouve des difficultés à soutenir une offensive rapide et à sécuriser durablement ses lignes de communication dans un conflit de haute intensité. L’acheminement des approvisionnements, la circulation sur les axes routiers et la protection des convois constituent autant de points de fragilité.
Face à ces contraintes, l’Armée populaire vietnamienne exploite pleinement ses atouts. La connaissance du terrain, la préparation de positions défensives enterrées et la capacité à organiser une défense en profondeur lui permettent de compenser son infériorité matérielle. Le rôle des milices et des forces territoriales s’avère déterminant dans les premières phases du conflit, contribuant à ralentir l’avance chinoise, à harceler ses colonnes et à désorganiser ses lignes arrière.
Sur le plan opératif, la manœuvre vietnamienne se caractérise par une grande souplesse. Plutôt que de chercher l’affrontement frontal, l’APV privilégie des actions d’esquive, ménage ses forces et organise des lignes de défense successives. Elle accepte la perte de terrain pour gagner du temps, affaiblir l’adversaire et l’exposer à l’usure. Les centres urbains deviennent des points d’appui majeurs, défendus en périphérie afin de fixer les unités chinoises et de menacer leurs axes de progression.
Le choix de ne pas engager massivement les réserves constitue, à cet égard, une décision stratégique essentielle. Alors même que les forces chinoises s’épuisent, notamment à partir du début du mois de mars, Hanoï refuse de transformer le conflit en affrontement décisif, préférant préserver son potentiel militaire dans une guerre conçue d’emblée comme limitée.
Ainsi, si l’offensive chinoise atteint certains de ses objectifs politiques en démontrant sa capacité d’intervention, elle révèle simultanément les limites tactiques et opérationnelles de l’APL dans un conflit conventionnel. À l’inverse, la stratégie vietnamienne, fondée sur l’économie des moyens, la maîtrise du terrain et l’usure progressive de l’adversaire, permet de contenir l’offensive et d’en réduire la portée.
Ce bilan met en lumière un paradoxe essentiel, une armée chinoise capable d’atteindre un objectif stratégique limité malgré des performances tactiques souvent médiocres, face à une armée vietnamienne qui, sans rechercher la décision, parvient à neutraliser l’initiative adverse par la combinaison de la résistance locale, de la manœuvre défensive et du temps.
Afin de soutenir le Vietnam, le ministère de la Défense de l’Union soviétique décide de constituer un groupe opérationnel de haut niveau composé de 21 généraux de l’Armée soviétique, placé sous la direction du général d’armée Gennady Obaturov.


Général Gennady Ivanovich Obaturov. Photo de droite : Le général d’armée Gennady Obaturov (deuxième en partant de la gauche) et son épouse (deuxième en partant de la droite), aux côtés de la famille du général d’armée Văn Tiến Dũng, le 1er septembre 1979, à Hanoï.
Outre son chef, le général Obaturov, ce groupe comprend notamment les généraux V. Mikhailov, V. Demyanenko, E. Melnichenko, A. Zichenko, N. Bernadsky, A. Baltyshev, A. Vasilev, B. Butorin, V. Bulgakov, Maiorov, M. Skrabov, M. Koval, ainsi que le contre-amiral A. Skvortsov.
Quarante ans ont passé. Le général d’armée Obaturov n’est plus en vie et, parmi les vingt généraux de ce groupe d’intervention d’urgence, beaucoup ont aujourd’hui disparu. À Moscou, un seul subsiste encore, le général de division Viktor Demyanenko. Dans un témoignage qu’il a livré au quotidien « Vietnam Plus), il raconte : « Ayant combattu durant la Seconde Guerre mondiale, je peux affirmer que ce conflit au nord du Vietnam était une guerre véritable, avec toutes ses destructions caractéristiques. La Chine a engagé des troupes régulières et des équipements modernes, et les combats se sont déroulés sur le territoire vietnamien.
Le Vietnam disposait de forces inférieures et sortait à peine d’une guerre extrêmement éprouvante contre les États-Unis. Il devait en outre faire face simultanément à plusieurs fronts : au Cambodge contre les Khmers rouges, à la frontière laotienne, et dans certaines régions intérieures.
Dans ces conditions, l’armée vietnamienne a adopté une tactique de harcèlement, évitant les affrontements frontaux, multipliant les actions de perturbation, surveillant l’ennemi et frappant par surprise.
De cette guerre, je retiens deux enseignements principaux. Le premier est la nécessité de disposer d’une armée forte, bien équipée et organisée. Le second est que la véritable force réside dans le patriotisme, dans l’amour de la patrie et dans la volonté de se sacrifier pour la défendre.
Même dans les moments les plus difficiles, je n’ai jamais perçu chez les officiers vietnamiens le moindre doute quant à l’issue du conflit.
Enfin, comme tout homme ayant connu la guerre, je peux dire que je ne souhaite jamais revivre de telles expériences. » (https://www.vietnamplus.vn/chien-tranh-bien-gioi-1979-ven-nguyen-hoi-uc-cua-chuyen-gia-lien-xo-post553125.vnp )
Ainsi, loin de l’image d’une guerre brève et punitive, le conflit sino-vietnamien apparaît comme une guerre longue, coûteuse et profondément enracinée dans les territoires frontaliers. Le rôle décisif des milices dans les premiers jours, les combats acharnés pour les hauteurs, l’échec de 1984, l’adaptation doctrinale vietnamienne, puis la lente montée d’une solution diplomatique en font à la fois un affrontement géopolitique majeur et une guerre vécue au plus près des populations.