
« Leur âme est pure, leur foi profonde,
Leur volonté faite d’acier :
Que leur courage nous inonde,
Comme dans les combats de Tu-Lê.
De Tu-Lê ! »
Peu de voyageurs qui traversent aujourd’hui la paisible vallée de Tú Lệ, célèbre pour ses rizières et ses sources chaudes, imaginent qu’en octobre 1952 elle fut le théâtre de l’un des épisodes les plus dramatiques de la guerre d’Indochine. Bien avant Điện Biên Phủ, c’est ici que se joue une bataille décisive de la campagne du Nord-Ouest. Pour les Vietnamiens, elle marque l’effondrement du dispositif français dans le Pays Thaï. Pour les parachutistes français, elle devient le symbole d’une retraite héroïque entrée dans la légende.
Le poste français occupe alors le fond de la vallée, à l’emplacement du bourg actuel de Tú Lệ. Sa mission est essentielle. Il contrôle la route stratégique reliant Nghĩa Lộ à Than Uyên et Lai Châu, verrouille l’accès au col de Khau Phạ et protège l’entrée des hautes vallées de Mù Cang Chải.


En octobre 1952, le général Võ Nguyên Giáp lance une offensive d’une ampleur inédite. Trois divisions, les 308, 312 et 316, convergent vers le Nord-Ouest afin de détruire le dispositif français, de rallier les populations montagnardes et d’ouvrir la route du Laos. Pour renforcer Tú Lệ, le général Salan fait parachuter, le 16 octobre, le 6ᵉ Bataillon de Parachutistes Coloniaux du commandant Marcel Bigeard. Six cent soixante-sept hommes prennent position autour du poste. Ils savent qu’ils devront tenir contre un adversaire très supérieur en nombre.
Le journaliste Lucien Bodard, qui suit alors la guerre, décrit ces parachutistes comme des soldats « toujours en mouvement », capables de transformer chaque repli en manœuvre. Cette qualité va bientôt être mise à l’épreuve.
Le 18 octobre, Nghĩa Lộ tombe. Tú Lệ se retrouve isolé. Bigeard comprend que rester sur place reviendrait à sacrifier son bataillon. Il décide de décrocher avant l’encerclement complet.
Dans ses souvenirs, Marcel Bigeard résume sa décision en une formule célèbre : « Il fallait sauver le bataillon. » Il ne s’agit plus de conserver un terrain devenu sans valeur, mais d’empêcher que l’une des meilleures unités parachutistes françaises disparaisse.
Commence alors une retraite de près de soixante-dix kilomètres à travers l’un des reliefs les plus difficiles du Tonkin. Les parachutistes progressent de nuit, gravissent les pentes couvertes de jungle, franchissent torrents et ravins, transportant leurs blessés à dos d’homme.
Le caporal Pierre Schoendoerffer, futur cinéaste, participe à cette campagne quelques mois avant Điện Biên Phủ. Il évoquera plus tard ces longues marches où le silence n’était rompu que par les rafales surgissant de la montagne.
Face à eux, les divisions 308 et 312 ne cessent de harceler la colonne. Elles bénéficient du soutien décisif de la guérilla hmong de Khau Phạ.
Créée en 1946 sous l’impulsion de Giàng Khua Kỷ puis dirigée notamment par Lý Nủ Chu, cette petite unité connaît chaque sentier, chaque ravin, chaque passage du col. Les Français la surnomment bientôt les « guerriers des nuages », tant ses combattants apparaissent et disparaissent dans les nappes de brouillard. La presse vietnamienne rappelle que ces guérilleros participent à toutes les embuscades contre les colonnes françaises et guident les unités régulières dans les montagnes de Khau Phạ. Pour les habitants de Mù Cang Chải, ils sont devenus les héros fondateurs de la résistance locale.
Le général Võ Nguyên Giáp écrit dans ses mémoires que la campagne du Nord-Ouest devait permettre de « détruire une partie importante des forces ennemies » tout en élargissant les zones libérées. La prise de Tú Lệ et la destruction du système défensif français répondent pleinement à cet objectif.
Les combats sont d’une extrême violence. Chaque crête devient une position de tir. Chaque ruisseau peut cacher une embuscade. Les arrière-gardes françaises se sacrifient pour permettre au gros de la colonne de poursuivre sa marche.
Erwan Bergot raconte que les parachutistes arrivent finalement à la Rivière Noire « épuisés, en loques », mais toujours en armes, portant leurs blessés avec eux.
Du côté vietnamien, les souvenirs insistent moins sur la retraite française que sur la victoire stratégique remportée. Les articles publiés à l’occasion des commémorations soulignent que la campagne de 1952 ouvre la voie aux succès ultérieurs, jusqu’à Điện Biên Phủ. Ils rappellent également le rôle des populations hmong et thaïes ayant rejoint les forces révolutionnaires.
La presse française de l’époque présente au contraire Tú Lệ comme un exploit militaire. Les correspondants évoquent la remarquable cohésion du 6ᵉ BPC, capable d’échapper à un encerclement presque certain malgré un rapport de forces écrasant.
À l’issue de l’opération, environ quatre cents hommes rejoignent les lignes françaises. Le bataillon a subi de lourdes pertes mais a échappé à l’anéantissement.
Sur le plan stratégique, la victoire est incontestablement vietnamienne. Le Nord-Ouest passe progressivement sous le contrôle du Việt Minh et le Pays Thaï est perdu pour les Français. Mais sur le plan tactique, la retraite de Tú Lệ devient un cas d’école illustrant la discipline, la mobilité et la cohésion d’une troupe combattant dans des conditions extrêmes.

Aujourd’hui, aucun vestige du poste français ne subsiste dans le bourg de Tú Lệ. En revanche, au sommet du col de Khau Phạ, le Di tích Đội Du Kích Khau Phạ rappelle le souvenir des guérilleros hmong qui contribuèrent à cette victoire. Pour le Vietnam, le lieu célèbre les « guerriers des nuages ». Pour les parachutistes français, le nom de Tú Lệ demeure celui d’un combat exemplaire, immortalisé par une promotion de l’École militaire interarmes qui porte le nom de « Combats de Tu Lè ».
