
À une dizaine de kilomètres seulement du centre de Hanoï, sur la rive du fleuve Rouge, Bát Tràng donne aujourd’hui l’impression d’avoir toujours été là.
Pourtant, l’histoire que raconte le musée de la céramique est d’abord celle d’un déplacement. Bát Tràng est un village d’artisans migrants, né de la rencontre entre des hommes porteurs d’un savoir-faire, une terre exceptionnellement favorable et le grand axe commercial que constituait le fleuve Rouge.
Il faut cependant distinguer ici la tradition villageoise de ce que permettent d’établir les sources historiques. La mémoire locale fait remonter les origines de Bát Tràng à la fondation même de Thăng Long, au début du XIᵉ siècle. Les attestations documentaires certaines sont plus tardives et permettent surtout d’affirmer qu’au XVe siècle Bát Tràng était déjà un important centre de production céramique.

La tradition rapportée à Bát Tràng commence en 1010, lorsque l’empereur Lý Công Uẩn, fondateur de la dynastie des Lý, abandonne Hoa Lư pour transférer la capitale à Đại La, bientôt rebaptisée Thăng Long, « le Dragon qui prend son envol ».
Ce déplacement de la cour entraîne avec lui fonctionnaires, soldats, commerçants et artisans. Parmi eux, selon la tradition villageoise, se trouvent des potiers venus de Bồ Bát, dans l’actuelle province de Ninh Bình. Les récits conservés à Bát Tràng évoquent notamment cinq grandes lignées, Trần, Vương, Phạm, Nguyễn et Lê, parties vers le nord avec leurs familles. Le musée matérialise précisément cette migration par le bateau chargé de jarres, de vaisselle et d’ustensiles domestiques. L’Autorité nationale vietnamienne du tourisme présente d’ailleurs cette embarcation comme celle des familles venues de l’actuel district de Yên Mô pour s’établir dans la région de Thăng Long.
Pourquoi s’établir précisément ici ? La réponse tient à la géographie. Le lieu se trouve sur une terrasse alluviale du fleuve Rouge. La tradition rapporte l’existence de « 72 gò đất trắng », « 72 monticules de terre blanche ». Cette argile convenait particulièrement à la fabrication de céramiques. Les potiers auraient appelé leur communauté Bạch Thổ phường, littéralement « la corporation », ou « le quartier de la Terre blanche ». La tradition est encore rapportée aujourd’hui par les institutions patrimoniales vietnamiennes.
Le site possède surtout un second avantage, peut-être encore plus décisif : le fleuve.
Dans le Vietnam préindustriel, le fleuve Rouge constitue une extraordinaire voie de circulation. Il permet d’acheminer l’argile, le bois nécessaire aux fours et les denrées alimentaires, mais surtout d’expédier des cargaisons extrêmement lourdes et fragiles de jarres, bols, plats et objets décoratifs.
Bát Tràng se trouve ainsi à proximité immédiate de Thăng Long, l’un des plus grands marchés du royaume, tout en étant relié par voie d’eau au delta et aux ports du golfe du Tonkin.

L’étymologie de Bát Tràng, Bát Tràng (鉢場) est généralement comprise comme désignant le « lieu », le « terrain » ou l’atelier où l’on fabrique des bols et récipients. Le terme s’impose progressivement, tandis que l’ancienne appellation Bạch Thổ phường disparaît.
Au XIIIᵉ puis surtout aux XIVᵉ et XVᵉ siècles, la communauté se développe. De nouvelles familles venues de Bồ Bát rejoignent les premiers habitants. Les fours se multiplient. La production cesse progressivement d’être seulement destinée à la consommation locale.
Au XVe siècle, nous quittons plus fermement le domaine de la tradition : Bát Tràng apparaît dans les sources comme un centre céramique suffisamment important pour que certaines de ses productions soient retenues parmi les marchandises destinées au tribut adressé à la Chine des Ming. Le petit établissement de potiers était devenu un véritable village industriel avant l’heure.

Le musée présente une série de statuettes racontant la poterie. Toute une économie villageoise travaillait autour du four.
Il fallait extraire puis préparer l’argile. La terre était nettoyée, décantée, pétrie et mélangée. Le potier façonnait ensuite l’objet au tour ou dans un moule. D’autres artisans intervenaient pour reprendre la forme, graver les motifs, peindre, appliquer les émaux, préparer le combustible, charger le four et surveiller la cuisson.
La formule traditionnelle résume l’importance de ces opérations :
« Nhất xương, nhì da, thứ ba dạc lò », autrement dit, en simplifiant, « d’abord le corps, ensuite la peau, enfin la maîtrise du four ». Le processus traditionnel comporte sept grandes étapes, de la préparation de la terre jusqu’à la cuisson.

Le four était le moment de vérité. Plusieurs semaines de travail pouvaient être ruinées par une mauvaise température, une circulation irrégulière des flammes ou une atmosphère de cuisson mal maîtrisée.
Les maquettes montrent justement l’évolution de ces installations. Les premiers lò cóc, petits fours archaïques parfois traduits par « fours-crapauds », furent suivis de fours plus importants, puis des lò bầu, fours à chambres successives permettant une production beaucoup plus considérable.
Le four n’était donc pas seulement un outil. Il structurait l’organisation sociale du village.
Bát Tràng fonctionne longtemps selon une logique familiale.
Chaque lignage possède ses techniques, ses recettes d’émaux, ses méthodes de cuisson. Les secrets sont transmis des parents aux enfants. Les autorités culturelles de Hanoï rappellent que les familles de potiers protégeaient jalousement leurs procédés et privilégiaient une transmission héréditaire du métier.

Les objets exposés dans le musée ne sont donc pas seulement disposés chronologiquement pour faire joli. Leur succession permet de lire plusieurs siècles d’évolution technique. Bát Tràng n’est pas une simple communauté rurale vivant essentiellement de la riziculture. C’est un village d’artisans et de commerçants, situé aux portes de la capitale, ouvert sur les échanges et relativement instruit.
Une source culturelle de Hanoï attribue au village 364 personnes ayant réussi différents degrés des concours lettrés pendant plus de cinq siècles, dont huit docteurs, et rappelle que le célèbre lettré Giáp Hải (1506-1586) était lié à Bát Tràng.
En parcourant les salles du musée, on finit par comprendre que finalement l’objet essentiel du musée n’est pas la céramique. C’est la transmission.
Des familles quittent leur terre d’origine et remontent vers Thăng Long. Elles découvrent sur les bords du fleuve Rouge une terre blanche qui convient à leur métier. Elles construisent des fours. Elles organisent leurs familles autour du travail de la terre et du feu. Leurs productions gagnent la capitale, puis des marchés plus éloignés. La terre locale finit par s’épuiser, mais le village ne disparaît pas : il fait venir l’argile d’ailleurs. Les techniques de cuisson changent, les dynasties tombent, les guerres se succèdent, la colonisation puis l’indépendance bouleversent le pays, les anciens fours sont remplacés par le gaz et l’électricité. Et pourtant, au même endroit, des mains continuent à prendre une masse d’argile informe, à la poser sur un tour et à en faire surgir un bol…

