D’une fenêtre de Prague à une bière danoise


Le 23 mai 1618, des nobles protestants de Bohême pénètrent dans le château de Prague et jettent par une fenêtre deux représentants catholiques de l’empereur, Jaroslav Bořita de Martinice et Vilém Slavata de Chlum, ainsi que leur secrétaire Filip Fabricius. Ils survivent à une chute d’une quinzaine de mètres. La tradition catholique attribuera leur salut à une intervention divine, tandis que leurs adversaires avanceront une explication beaucoup plus prosaïque : leur chute aurait été amortie par des détritus ou du fumier. Cet événement fut l’étincelle qui mit une grande partie de l’Europe à feu et à sang pendant trente ans. Cette guerre touchera, également, le Danemark.

Au départ, pourtant, l’affaire semble presque locale. La Bohême appartient aux possessions des Habsbourg. Ses élites sont en partie protestantes et entendent défendre leurs libertés religieuses et politiques face au souverain catholique Ferdinand de Habsbourg, futur empereur Ferdinand II. La défenestration déclenche une révolte qui pourrait n’être qu’un nouvel épisode des tensions confessionnelles traversant le Saint-Empire.
Mais l’Europe du début du XVIIe siècle est un échiquier où les frontières religieuses se superposent aux ambitions dynastiques. Les Habsbourg d’Autriche et d’Espagne cherchent à maintenir leur puissance. Les princes allemands défendent leur autonomie. Les Provinces-Unies combattent l’Espagne. La Suède et le Danemark se disputent la prééminence dans la Baltique. La France catholique elle-même finira par combattre les Habsbourg catholiques. La guerre de Trente Ans n’est donc pas une seule guerre. Ce sont plusieurs conflits qui finissent par s’emboîter. Et c’est ainsi que Prague nous conduit à Copenhague.

Lorsque la guerre commence, le Danemark est gouverné par Christian IV. Nous allons beaucoup le rencontrer au cours de cette promenade. À Copenhague, il est difficile de l’éviter. Né en 1577, roi depuis 1588 et exerçant personnellement le pouvoir depuis 1596, il règne sur le Danemark et la Norvège. Comme duc de Holstein, il est également un prince du Saint-Empire, sans appartenir au collège des princes-électeurs. En 1625, il est élu chef militaire du cercle de Basse-Saxe. C’est à ce titre qu’il intervient en Allemagne, alors que le Conseil du royaume danois s’oppose à l’engagement du Danemark. lex.dk
Christian IV veut défendre les princes protestants d’Allemagne du Nord. Il entend aussi préserver les intérêts danois dans la Baltique, empêcher les Habsbourg d’étendre leur influence vers le nord et contenir les ambitions suédoises.
L’expérience sera malheureuse. Le 27 août 1626, à Lutter am Barenberge, son armée est sévèrement battue par les forces de Tilly. L’année suivante, les armées adverses envahissent le Jutland. La guerre partie d’une fenêtre de Prague vient d’atteindre le royaume danois. La paix de Lübeck, conclue en mai 1629, permet néanmoins à Christian IV de retrouver les territoires occupés, sans cession territoriale. En contrepartie, il doit renoncer à intervenir dans les affaires allemandes. Son ambition de prendre la tête du camp protestant a échoué. gyldendalogpolitikensdanmarkshistorie.lex.dk
En 1630, Gustave II Adolphe, roi de Suède, débarque en Allemagne. L’armée suédoise devient l’une des forces déterminantes du conflit. Lorsque la guerre s’achèvera, la Suède se sera imposée comme une grande puissance européenne et le rapport de force dans la Baltique aura profondément changé.
Mais Christian IV a perdu sa guerre sans perdre sa capitale. Il poursuit une transformation engagée bien avant son intervention en Allemagne. Notre promenade peut commencer.

Nous partons du Théâtre royal du Danemark sur Kongens Nytorv, la « nouvelle place du Roi », l’une des places emblématiques de Copenhague. Prenons Lille Kongensgade, en longeant Magasin du Nord, que nous retrouverons au retour. À Nikolajgade, tournons à droite, puis à gauche dans Østergade, l’une des rues composant Strøget. À hauteur d’Amagertorv, prenons à droite Købmagergade. La Tour ronde apparaît bientôt sur notre droite.

Construite entre 1637 et 1642, la Rundetårn témoigne d’une autre ambition de Christian IV. Le roi ne veut pas seulement développer les capacités militaires et commerciales de son royaume. Il entend aussi soutenir les sciences et l’université. La tour appartient à l’ensemble de la Trinité, conçu pour réunir une église, une bibliothèque universitaire et un observatoire astronomique. www.rundetaarn.dk
Sa particularité la plus célèbre est sa rampe hélicoïdale. On monte lentement, en tournant autour du cœur de l’édifice, avant de gagner la plateforme supérieure. Les toits de Copenhague se découvrent progressivement. La capitale paraît soudain plus intelligible : une ville de clochers, de briques, de cuivre et d’eau. Il nous reste maintenant à marcher dans ce paysage.
Poursuivons sur Købmagergade, traversons Kultorvet et rejoignons Nørreport par Frederiksborggade. Prenons à droite Nørre Voldgade, puis son prolongement, Øster Voldgade, jusqu’à l’entrée de Rosenborg.

Lorsque Christian IV commence à y faire construire une résidence, en 1606, le château se trouve encore hors de la ville fortifiée. Rosenborg est d’abord une maison de plaisance, progressivement agrandie jusqu’en 1634. Ses briques rouges, ses hauts pignons et ses tours composent aujourd’hui l’une des silhouettes les plus reconnaissables de la Renaissance danoise. www.kongehuset.dk
Après le roi protecteur des sciences, nous rencontrons ici le prince de la Renaissance, soucieux de son confort, de sa cour et de la représentation de son pouvoir. Le jardin, Kongens Have, prolonge cette résidence royale devenue l’un des lieux de promenade favori des habitants de Copenhague.
Christian IV aimait Rosenborg. Lorsque sa fin approche, il demande à y être transporté. Il meurt dans le château le 28 février 1648. The Royal Danish Collection
1648 est aussi l’année où s’achève la guerre commencée trente ans plus tôt à Prague.

Quelques mois après sa mort, les traités de Münster et d’Osnabrück, regroupés sous le nom de traités de Westphalie, mettent fin à la guerre de Trente Ans. Ils constituent un jalon majeur de ce que l’on appellera plus tard l’ordre westphalien.
L’expression désigne un système international organisé autour de puissances territoriales exerçant leur autorité et réglant leurs relations par la diplomatie, les alliances et l’équilibre des forces. Mais il faut se garder de faire de 1648 la naissance instantanée des États souverains contemporains.
Le Saint-Empire subsiste. Les droits de ses princes sont confirmés, sans que ceux-ci deviennent tous des États indépendants au sens actuel. La coexistence confessionnelle est réorganisée, notamment par la reconnaissance du calvinisme. L’indépendance des Provinces-Unies est reconnue dans la paix hispano-néerlandaise conclue à Münster, tandis que la Confédération suisse voit son exemption de la juridiction impériale confirmée.
La souveraineté territoriale et la diplomatie multilatérale s’affirment donc au cours d’une évolution plus longue. L’ordre westphalien est à la fois un héritage historique et une lecture rétrospective de cet héritage.
Revenons aux rues de Copenhague. Depuis Rosenborg, suivons Øster Voldgade vers le nord-est, puis prenons à droite Sølvgade, à gauche Kronprinsessegade et à droite Sankt Pauls Gade.

Nous voici à Nyboder. Christian IV lance en 1631 la construction de ce quartier destiné aux marins de la flotte royale et à leurs familles. La puissance navale réclame des vaisseaux et des canons, mais également des hommes disponibles, qualifiés et installés près de leur lieu de service. Le logement appartient donc lui aussi à l’organisation militaire du royaume. www.forsvaret.dk
Les façades jaunes, les petites rues et les alignements réguliers donnent aujourd’hui au quartier une apparence presque paisible. Il faut toutefois distinguer le projet de Christian IV de ses transformations ultérieures. Au 24 Sankt Pauls Gade, un bâtiment appartenant aux premiers alignements conserve la mémoire de cette phase initiale. www.visitcopenhagen.com
Après la paix de Lübeck, le roi poursuit donc la transformation de sa capitale et renforce les moyens du royaume. Face à la puissance croissante de la Suède, Copenhague demeure le siège de son pouvoir et le cœur de sa puissance navale.
Continuons jusqu’à Store Kongensgade, tournons à gauche, puis à droite dans Esplanaden. À travers Churchillparken, une allée nous conduit à la porte du Roi, l’entrée méridionale du Kastellet.

La citadelle en étoile prolonge notre rencontre avec Christian IV, mais elle oblige à passer à la génération suivante. Le roi fait commencer en 1626 une première fortification, la redoute Sainte-Anne. La forteresse actuelle est surtout l’œuvre de son fils, Frédéric III, et de l’ingénieur néerlandais Henrik Rüse, qui la remodèle dans les années 1660. Les premiers soldats y entrent le 28 octobre 1664. www.forsvaret.dk
Entre ces deux étapes, Copenhague a subi le siège des Suédois, de 1658 à 1660. La menace que Christian IV cherchait à contenir s’est rapprochée jusqu’aux remparts de sa capitale.
L’étoile à cinq bastions ne répond pas à un caprice décoratif. Elle permet de croiser les tirs et de couvrir les approches des fortifications. Les talus de terre résistent mieux à l’artillerie que les hautes murailles médiévales. Ce que nous parcourons, aujourd’hui, comme un jardin était une machine défensive.

À Prague, l’Europe était entrée dans l’une des guerres les plus destructrices de son histoire. À Copenhague, Christian IV puis ses successeurs agrandissent et fortifient la capitale, comme pour illustrer le vieil adage : « Si vis pacem, para bellum », « Si tu veux la paix, prépare la guerre ». Les bâtiments rouges, les fossés et les remparts herbeux composent désormais un paysage tranquille. Le Kastellet demeure pourtant un site militaire en activité. Il abrite, entre autres, le Service danois de renseignement extérieur et militaire, l’ Antenne du commandement chargé notamment du Groenland et des îles Féroé ou encore le Services de poursuite et d’enquête de la justice militaire. https://www.forsvaret.dk/da/side/kastellet/myndigheder/
Ressortons par la porte sud, passons près de l’église Saint-Alban et de la fontaine de Gefion, puis suivons Langelinie vers le nord, avec le port sur notre droite.

Nous arrivons devant la Petite Sirène. Après les ambitions impériales, les logements de la marine et les bastions, le changement d’échelle est considérable. Une jeune femme de bronze est assise sur un rocher, au bord de l’eau. Sa célébrité mondiale fait parfois attendre un monument imposant. On découvre au contraire une silhouette discrète et mélancolique. La sculpture d’Edvard Eriksen est installée ici le 23 août 1913. Enthousiasmé par un ballet inspiré du conte de Hans Christian Andersen, Carl Jacobsen, fils du fondateur de Carlsberg, la commande et l’offre à Copenhague. Nous rencontrons ainsi un autre héritage de la famille Jacobsen : le mécénat. La fortune issue de la bière contribue à façonner le paysage artistique de la capitale.
brevarkivet.ny-carlsbergfondet.dk
Carl Jacobsen nous permet de passer de Christian IV à une autre famille qui a durablement marqué Copenhague. Son père, Jacob Christian Jacobsen, fonde en 1847 une brasserie à Valby, alors en périphérie de la capitale. Il associe le prénom de son fils, Carl, au mot allemand Berg, « colline ». Carlsberg est née.
Jacobsen n’est pas seulement un industriel. C’est un brasseur passionné par la science. Il étudie les techniques de fermentation et comprend que la qualité régulière de la bière exige de maîtriser les phénomènes chimiques et biologiques dont elle dépend.
En 1875, il crée le laboratoire Carlsberg. En 1883, Emil Christian Hansen y développe une méthode de culture pure des levures qui transforme la production industrielle de bière. En 1909, Søren Peder Lauritz Sørensen y introduit la notion de pH. La prochaine fois que nous mesurerons l’acidité d’une piscine, nous pourrons donc avoir une pensée pour une brasserie danoise. Carlsberg Brewing Innovations

La brasserie de Valby se trouve à l’écart de notre boucle. Mais, devant la Petite Sirène, nous rencontrons un autre héritage des Jacobsen : le mécénat. La richesse industrielle contribue à financer les arts et à façonner l’espace public. Andersen, Eriksen et Jacobsen se retrouvent ainsi sur un même rocher.
Reprenons Langelinie vers le sud, puis rejoignons Nordre Toldbod et Toldbodgade. Nous longeons le port, passons près d’Amaliehaven et poursuivons jusqu’à Nyhavn.

Ses façades colorées et ses bateaux anciens forment l’une des images les plus familières de Copenhague. Les terrasses occupent aujourd’hui les quais d’un canal qui appartient à une phase de développement postérieure à Christian IV.
Remontons Nyhavn jusqu’à Kongens Nytorv, puis prenons Holmens Kanal en direction de Christiansborg. Après Holmens Bro, nous retrouvons Christian IV devant Børsen.

L’ancienne Bourse matérialise les ambitions commerciales du roi. Les premiers travaux commencent en 1619, puis la construction du bâtiment en 1620. Un an auparavant, les représentants de l’empereur passaient par la fenêtre du château de Prague. www.sammenomborsen.dk
Pendant que l’Europe glisse vers la guerre, Christian IV construit les instruments de la puissance économique qu’il entend donner à son royaume. Un État ne vit pas seulement de ses armées. Il lui faut des navires marchands, des échanges, des recettes fiscales et un port. La silhouette de Børsen était dominée par une extraordinaire flèche formée de quatre queues de dragons entrelacées. Le 16 avril 2024, l’incendie qui ravage une partie du bâtiment provoque son effondrement. La restauration du bâtiment est en cours.
Depuis Christiansborg Slotsplads, gagnons Christians Brygge, puis Tøjhusgade. Nous voici devant le Krigsmuseet, le musée danois de la Guerre.

Le bâtiment mérite que l’on s’arrête avant même d’entrer. L’ancien arsenal royal, le Tøjhus, est construit entre 1598 et 1604. Il précède donc largement l’intervention de Christian IV dans la guerre de Trente Ans. Le musée occupe un édifice qui appartient lui-même à l’histoire qu’il raconte. lex.dk
Christian IV veut disposer d’un complexe militaire et naval à la mesure de ses ambitions. L’arsenal conserve armes, canons et équipements. Un bassin intérieur permet alors d’organiser l’approvisionnement des navires. Le jardin de la Bibliothèque royale occupe aujourd’hui l’emplacement de cet ancien port militaire.

Après le roi protecteur des sciences à la Tour ronde, le prince à Rosenborg, l’organisateur de la marine à Nyboder et le souverain marchand à Børsen, nous rencontrons ici le roi préparant la guerre. Quelques pas suffisent ensuite pour passer des armes aux livres.
Revenons sur Christians Brygge et suivons le quai jusqu’au Diamant noir.

Inaugurée en 1999, cette extension de la Bibliothèque royale a été conçue par l’agence danoise Schmidt Hammer Lassen. Sa façade, revêtue de granit noir poli provenant du Zimbabwe et ouverte par de grandes surfaces vitrées, reflète les mouvements de l’eau et les variations du ciel. Le bâtiment semble changer avec la lumière. kb.dk
Il ne remplace pas la bibliothèque ancienne. Il la prolonge vers le port et lui donne une présence nouvelle dans la ville. Son grand atrium ouvre une perspective sur l’eau. La bibliothèque devient aussi un lieu de rencontre, d’exposition et de culture.
Poursuivons sur Christians Brygge, puis remontons Frederiksholms Kanal. Traversons Prinsens Bro et prenons Ny Vestergade jusqu’au Musée national.

Le Nationalmuseet occupe le palais du Prince, aménagé dans sa forme actuelle en 1743-1744 par Nicolai Eigtved pour le futur Frédéric V. Les collections sont réunies sous le nom de Musée national en 1892. Nous avons quitté le Copenhague de Christian IV pour celui de la monarchie du XVIIIe siècle, puis de la construction du patrimoine national au XIXe. lex.dk
À l’intérieur, l’histoire danoise retrouve une profondeur que les seuls monuments de la capitale ne permettent pas de mesurer. Le char solaire de Trundholm, avec son cheval et son disque partiellement doré, évoque les croyances de l’âge du bronze. La sépulture de la jeune fille d’Egtved, inhumée vers 1370 avant notre ère, rapproche le visiteur d’une existence individuelle à travers ses vêtements et les objets qui l’accompagnent. https://www.nationalgeographic.fr/histoire/la-vie-etonnamment-moderne-dune-femme-de-lage-de-bronze
Les collections nous conduisent ensuite vers les sociétés vikings, le Moyen Âge et les siècles plus récents. Les ensembles ethnographiques élargissent le regard vers l’Arctique et d’autres régions du monde. Ils invitent à considérer le Danemark à travers ses voyages, ses échanges et ses entreprises coloniales, tout en interrogeant les conditions dans lesquelles les objets ont été collectés.

Le Musée national constitue ainsi une étape essentielle pour qui souhaite embrasser l’histoire du pays, des premières communautés préhistoriques à la société contemporaine. Les monuments de Copenhague en racontent certains épisodes ; le musée permet de les replacer dans une histoire plus longue, celle des habitants autant que des souverains.
À la sortie, rejoignons Stormgade, traversons Stormbro et suivons Vindebrogade jusqu’à Christiansborg Slotsplads. Par Børsgade, gagnons Knippelsbro et traversons le port.
De l’autre côté, poursuivons sur Torvegade, puis prenons à gauche Overgaden neden Vandet, juste avant le canal. Nous voici à Christianshavn, littéralement « le port de Christian ».

Fondé à partir de 1618, le quartier nous ramène à l’année de la défenestration de Prague. Christian IV l’aménage sur des terrains gagnés sur les eaux peu profondes entre Copenhague et Amager. Son plan régulier et ses canaux témoignent de l’influence des villes néerlandaises. Le projet associe commerce, développement urbain et défense. dac.dk
Aujourd’hui, les bateaux de plaisance se mêlent aux traces du passé portuaire. Des entrepôts ont changé de fonction. Les terrasses accueillent ceux qui viennent regarder l’eau.
Suivons le canal vers le nord, rejoignons Strandgade, puis la passerelle Inderhavnsbroen. Elle nous ramène sur l’autre rive, à Nyhavn. Remontons une dernière fois le canal jusqu’à Kongens Nytorv.Après Prague, Tilly, Wallenstein, les traités de Westphalie, les remparts, les canons et les levures de Jacobsen, il serait regrettable d’oublier que nous sommes également venus pour manger.

Le smørrebrød est l’un des monuments danois que l’on peut visiter assis. Le mot signifie « pain beurré ». La traduction est exacte, mais elle ne prépare guère à ce qui arrive dans l’assiette. La base est souvent une tranche de rugbrød, ce pain de seigle dense et sombre. Elle accueille, selon les recettes, hareng mariné, saumon, crevettes, œuf, roast-beef, pommes de terre, pâté de foie ou rôti de porc, avec leurs accompagnements. Le résultat tient du canapé devenu ambitieux.
Le smørrebrød moderne appartient surtout à la culture urbaine des XIXe et XXe siècles. Il nous ramène donc au Copenhague des Jacobsen. Il ne manque plus qu’une bière. Une Carlsberg, évidemment…

Nous retrouvons maintenant Magasin du Nord, dont nous avions longé la façade au départ. Le grand magasin raconte une autre forme de modernité, celle du commerce urbain, des vitrines et de la consommation. Mais il conserve aussi un passage inattendu vers Andersen. Dans une petite chambre au troisième étage d’une maison de Vingårdstræde, aujourd’hui intégrée à son ensemble immobilier, le jeune écrivain a vécu en 1827-1828. Magasin du Nord Museum
On peut donc chercher Andersen sur un rocher au bord du port. On peut aussi le retrouver dans une mansarde, derrière l’univers très contemporain des rayons du magasin. Après la célébrité de la Petite Sirène, cette chambre restitue quelque chose de plus fragile : un jeune homme qui n’est pas encore devenu l’auteur que le monde entier connaît.
Il nous reste à traverser la place pour rejoindre le palais Thott, au 4 Kongens Nytorv, qui abrite l’ambassade de France.

Le bâtiment est construit entre 1683 et 1686 pour l’amiral Niels Juel. Il passe ensuite à la famille Thott, puis est acquis par l’État français en 1930. Lex
Le choix de cette dernière halte ramène notre promenade à son point de départ historique. Nous avions quitté Prague au milieu des rivalités européennes. Nous terminons devant un palais d’amiral devenu lieu de diplomatie.
Les relations franco-danoises s’inscrivent elles aussi dans cette histoire où se mêlent les intérêts politiques et commerciaux. Le 14 février 1663, sous Louis XIV et Frédéric III, les deux couronnes concluent à Paris un traité d’amitié et de commerce destiné à faciliter les échanges et à protéger leurs négociants. Une alliance politique vient compléter ce rapprochement le 3 août de la même année. BnF
Le commerce possède alors une dimension très concrète. Colbert cherche notamment à favoriser la vente du sel français au Danemark. En 1664, les négociations se poursuivent autour de son admission privilégiée sur le marché danois, associée à un projet de prêt français. Derrière les déclarations d’amitié, les ministres discutent aussi cargaisons, taxes et financement. Persée
Ce rapprochement ne supprime pourtant pas les contradictions de la politique européenne. La France entretient également une alliance avec la Suède, rivale du Danemark. En 1679, elle négocie même au nom de son alliée suédoise la paix de Fontainebleau avec le royaume danois. L’amitié entre les couronnes reste soumise aux équilibres diplomatiques du moment.
Devant le palais Thott, notre promenade retrouve son fil conducteur : les puissances qui s’affrontent doivent aussi apprendre à négocier. Les canons, les navires et les marchandises ont accompagné notre parcours. La diplomatie en constitue la dernière halte. La boucle est refermée.
Nous pouvons toutefois prolonger la promenade par une visite de la brasserie Carlsberg. Depuis l’ambassade, rejoignons le métro de Kongens Nytorv et prenons le M3, dans le sens passant par Gammel Strand et København H, jusqu’à Enghave Plads. Une vingtaine de minutes de marche nous séparent ensuite du site historique.Après les rois, les canons et les diplomates, il est temps de retrouver les brasseurs et de goûter une Carlsberg. Ou, ailleurs dans Copenhague, une Tuborg, tout aussi danoise. Les deux marques appartiennent aujourd’hui au même groupe : même au comptoir, les rivalités finissent parfois par se résoudre.

