Aller au contenu

Le Musée de l’Áo dài, l’histoire du Vietnam au fil d’un vêtement

À l’est de l’ancienne Saïgon, loin de l’agitation du centre, le Bảo Tàng Áo Dài, le Musée de l’Áo dài, occupe un vaste jardin de Long Phước. Le lieu appartenait autrefois au district 9, mais se trouve aujourd’hui administrativement dans la ville de Thủ Đức, intégrée à Hô Chi Minh-Ville. Installé au milieu d’une végétation abondante, dans un ensemble de bâtiments de bois inspirés notamment des maisons traditionnelles du centre et du sud du Vietnam, le musée constitue un véritable conservatoire consacré à l’un des principaux symboles vestimentaires du pays. Son domaine couvre environ 16 000 m².
Le musée est l’œuvre du styliste et peintre Sĩ Hoàng, l’une des grandes figures contemporaines de l’áo dài. À partir des années 1990, Sĩ Hoàng contribua largement à faire connaître l’áo dài à l’étranger, présentant ses créations dans plus d’une vingtaine de pays entre 1995 et 2013. Après plus d’une décennie de recherches, de collecte d’objets et de réflexion, il fit aboutir son projet de musée. Celui-ci fut officiellement autorisé en janvier 2014 et inauguré le 22 janvier 2014, devenant le premier musée vietnamien entièrement consacré à l’áo dài.

La visite permet surtout de comprendre que l’áo dài n’est pas un costume immuable venu d’un passé indéfini. Sa forme actuelle résulte au contraire de plusieurs siècles de transformations, liées aussi bien aux évolutions politiques du Vietnam qu’aux changements de la société, aux influences étrangères et à la mode. Le musée présente ainsi des costumes anciens comme l’áo tứ thân, vêtement à quatre pans particulièrement associé au nord du Vietnam, mais il serait réducteur d’en faire simplement l’ancêtre direct de l’áo dài moderne. L’étape décisive se situe plutôt au XVIIIᵉ siècle, avec l’apparition de l’áo ngũ thân, le vêtement à cinq pans.

En 1744, le seigneur Nguyễn Phúc Khoát, qui gouvernait le Đàng Trong depuis Phú Xuân, l’actuelle Huế, imposa à sa cour de nouvelles règles vestimentaires, notamment le port d’une longue tunique boutonnée portée avec un pantalon. Cette réforme, qui devait aussi distinguer culturellement le Sud gouverné par les Nguyễn du Đàng Ngoài dominé par les Trịnh, joua un rôle essentiel dans la formation de l’áo ngũ thân. Au XIXᵉ siècle, sous les Nguyễn et particulièrement sous Minh Mạng, cette manière de se vêtir fut davantage codifiée et diffusée. La cour impériale de Huế fit du vêtement un marqueur de rang, de statut et d’appartenance à un ordre social extrêmement hiérarchisé.

Les costumes de cour présentés dans le musée permettent de mesurer la distance qui sépare ces vêtements richement brodés de l’áo dài contemporain. Soies, brocarts, couleurs et motifs n’étaient pas seulement décoratifs. Dragons, nuages, fleurs ou animaux pouvaient participer à un langage visuel indiquant le rang, la fonction ou le prestige de celui ou celle qui les portait. L’áo dài s’inscrit donc autant dans une histoire sociale et politique que dans celle de la mode.

Une nouvelle rupture intervient dans les années 1930, à l’époque coloniale. À Hanoï, le peintre et dessinateur Nguyễn Cát Tường, connu sous le nom de « Le Mur », transforme profondément la silhouette traditionnelle. Influencé par la mode occidentale, il resserre le vêtement autour du corps, expérimente les manches, les cols, les couleurs et les tissus. L’áo dài devient alors un véritable objet de mode urbaine. D’autres créateurs, notamment Lê Phổ, poursuivent cette évolution en recherchant un équilibre entre la coupe traditionnelle vietnamienne et les lignes modernes. Le vêtement qui avait autrefois marqué l’appartenance à un ordre social devient progressivement l’expression d’une nouvelle féminité urbaine.

Sa transformation se poursuit à Saïgon après 1954. À partir de 1958, Trần Lệ Xuân, plus connue en Occident sous le nom de Madame Nhu, popularise notamment un áo dài sans le traditionnel col montant, avec des variantes à col bateau ou largement ouvert. Ces modèles provoquent alors autant d’enthousiasme que de controverses dans une société encore très attachée aux conventions vestimentaires. À la même époque, puis au début des années 1960, les tailleurs de Saïgon introduisent la manche raglan, dont la couture diagonale part du col pour rejoindre l’aisselle. Cette innovation, associée notamment à la maison Dung de Đa Kao, supprime une partie des plis aux épaules et permet au vêtement d’épouser beaucoup mieux le corps. Elle contribue directement à fixer la silhouette de l’áo dài moderne.

Le musée raconte donc, à travers les étoffes, une histoire beaucoup plus vaste. Certains áo dài ont appartenu à des femmes qui ont marqué l’histoire politique, diplomatique ou culturelle du Vietnam, parmi lesquelles Nguyễn Thị Định, Nguyễn Thị Bình, Tôn Nữ Thị Ninh, l’actrice Trà Giang ou l’artiste de cải lương Bạch Tuyết. Le vêtement cesse alors d’être un simple objet esthétique. Il devient un témoin biographique, associé à une personne, une cérémonie, une fonction officielle ou un moment particulier de l’histoire vietnamienne.

Cette richesse explique également l’intérêt de la scénographie. Les mannequins ne sont pas alignés dans une succession de vitrines anonymes. Ils sont replacés dans des décors évoquant les différentes époques, les maisons anciennes, les métiers du textile ou la vie quotidienne. Autour de l’exposition principale, plusieurs espaces élargissent encore la visite aux patrimoines culturels vietnamiens, avec notamment les céramiques de Bàu Trúc, des costumes associés aux traditions populaires, ainsi que des évocations de la broderie, de la musique et des arts traditionnels. Le Bảo Tàng Áo Dài cherche ainsi moins à isoler le vêtement qu’à le replacer dans l’univers culturel dont il est issu.

Le cadre contribue beaucoup au charme du lieu. Les maisons de bois, les toitures de tuiles, les bassins et les jardins composent une atmosphère étonnamment paisible à quelques dizaines de kilomètres du centre de Hô Chi Minh-Ville. On vient donc autant pour les collections que pour se promener dans cet ensemble architectural pensé comme une évocation idéalisée du Vietnam traditionnel.

Et, comme souvent au Vietnam, le musée possède une seconde vie : celle des séances de photographie. Jardins, galeries de bois, bassins et façades traditionnelles offrent des décors particulièrement appréciés des visiteurs venus poser en áo dài. On y rencontre facilement des jeunes femmes, des couples ou des familles réalisant de véritables séances photographiques, notamment avant un mariage, à l’approche du Tết ou simplement pour enrichir leurs albums et leurs réseaux sociaux. Le musée s’y prête d’autant mieux qu’il est possible d’y faire l’expérience du vêtement lui-même. Ici, le patrimoine n’est donc pas seulement regardé derrière une vitrine : il est porté, photographié et continuellement réinterprété.

C’est finalement ce qui fait l’intérêt du Bảo Tàng Áo Dài. L’áo dài n’y apparaît ni comme une relique figée ni comme une tradition miraculeusement préservée depuis des siècles. Il est au contraire présenté comme le produit d’une histoire faite de continuités, de ruptures et d’emprunts, depuis les réformes vestimentaires des Nguyễn jusqu’aux audaces des créateurs des années 1930 et du Saïgon des années 1960. Son extraordinaire capacité à se transformer tout en demeurant immédiatement reconnaissable explique sans doute pourquoi l’áo dài est devenu l’un des emblèmes les plus puissants du Vietnam contemporain.